Le blog de Victoire


12/03/'18

la chambre bleu pâle de Montréal

Ses cheveux ont eu cette fois-là l’odeur exacte de ma chambre bleu pâle de Montréal. Rien de lui ni d’aucune pièce n’avait jamais eu l’odeur exacte de ma chambre bleu pâle de Montréal. Je suis restée silence, j’ai gardé les paupières-portes, lourdes et verrouillées. J’ai pensé aux pieds, aux siens, jamais déposés sur ce territoire, celui-là seul où il m’a semblé être un jour parfaitement libre, où chez moi n’était que cette chambre bleu pâle de Montréal, dont je décorais les murs avec des sachets de thé, d’où il me semblait n’appartenir que les feuilles mortes crevées de chatouiller les fenêtre et n’emprunter que des draps que je mettais, après les lessives, des semaines à refaire miens. Où l’on ne s’inquiétait jamais pour moi. Ses cheveux ont eu cette fois-là l’odeur exacte de ma chambre bleu pâle de Montréal et je me suis satisfaite de refermer le poing dedans, de me réfugier dans ma main réfugiée dans ses cheveux, comme je fais toujours parce qu’il y a matière et que la matière, ça tient.

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8/02/'18

dans le métro ligne cinq

Dans le métro ligne cinq, rame bondée, cet homme profondément endormi pourtant isolé sur la rangée de quatre sièges. Visiblement sale, saoul, seul. Il a la tête qui repose et ballotte dans le vide. Il a, surtout, la main droite rangée dans le blouson fermé, par un petit interstice dans la tirette. On s’attend à ce qu’il ouvre sèchement les yeux et sorte de la veste un pistolet en or jaune ; hurlements dans la masse uniforme et canon, finalement, pointé contre sa tempe crasseuse. Moi je vois qu’il a la paume ouverte dans le blouson, côté coeur, et je l’imagine bercé par les bang bang de son organe ; j’imagine qu’ils sont son assurance d’être toujours là vivant dans la rame, si personne ne le voit lui au moins il se sent ; j’imagine qu’ils sont le dernier bien qu’il puisse contenir dans sa main.

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4/02/'18

dire voir toucher

Dans le bus vingt-neuf, ce couple de jeunes filles qui, entre deux baisers, discutent sans discontinuer. Chacune est sourde, ou muette, ou les deux. J’essaie de faire l’inventaire des gestes et de leurs variations, j’observe comme les mains coupent, tournent, indiquent, cognent, comme les doigts pianotent dans l’air ou sur un poignet, sur une joue, un front, un nez. A ce que raconte l’une, l’autre opine et acquiesce, continuellement. Ce ne sont pas les mains de l’autre qu’elles fixent, pourtant, je vois bien la ligne d’horizon qui relie leurs yeux à toutes les deux. Je devine que ce qui se joue autour doit être un décor estompé, du mouvement qui joue l’indice, mais que la condition de la conversation se trouve ailleurs, et qu’elle est sine qua non : pour pouvoir s’entendre, ne jamais cesser de se regarder. Et si l’autre devait se perdre dans le paysage, s’il fallait ramener l’autre à soi, à la conversation, une autre condition : se toucher.

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26/01/'18

depuis les îles sous le vent

Ici, le soleil a des dents. Dès le lever, immédiatement : gueule ouverte, à ronger consciencieusement même les cuirs les plus aguerris. Ici, mon lit est un landau et la mer est la mère, qui me balance de la gauche à la droite et de la droite à la gauche, chaque nuit, lentement. On ne peut pas se remettre des palmiers poussés à l’horizontale, cramponnés sur les flancs des montagnes, toutes racines dehors. Ni des nuages déposés comme des assiettes d’équilibriste sur les sommets. Ici on rince les enfants et les 4×4 d’un même jet d’eau. Ici les poissons sont travaillés jusqu’à la perfection. Ici pas de sable, et sous nos pieds recroquevillés, c’est une sorte de plage toute faite de tonne de coraux secs et blancs. Aux plafonds des églises, quand même, des lustres de coquillages. Il y a partout des lézards dorés et des animaux minuscules nourris aux fruits. Ici on n’a qu’à tendre le bras pour la mangue mûre ou le précieux de l’arbre à pain. Du lait de coco servi en pichet, pour arroser les plats. Mais ici plus encore qu’ailleurs, il me semble, l’import déforme les corps. Qui se nourrissent aux boissons américaines. Qui ondulent pourtant, les hanches désolidarisées du ventre. Des fleurs à glisser derrière l’oreille, chaque jour. De tiaré, de bougainvilliers. Un accent inimitable, qui s’enroule sur lui-même. Des symboles maoris sur chaque bras, chaque jambe, ou presque. Et la chlorophylle qui s’insinue partout, évidemment, rendant vert ce qui ne l’est pas, rose ce qui ne l’est pas, toujours inefficace face à l’imperturbable bleu.

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26/01/'18

Mise au point sur le Pacifique sud

Mise au point sur le Pacifique sud, et sur la prime chance de ne se réveiller puis de s’éteindre qu’avec vue sur lui. Les premiers jours, c’est le repos : à la largesse de l’océan se met, par mimétisme, celui de l’esprit ; on a de la place, semblerait-il, pour dix mille pensées ; oui mais tout le temps aussi, dirait-on, pour ne jamais les faire se confondre, ni se chevaucher. Et puis de savoir que les aimés dorment de leurs côté du monde – on espère profondément – alloue un temps inédit, finalement à soi, s’inquiéter de soi puisque l’autre viendra plus tard, et encore à moitié, quand le noir sera brutalement tombé sur l’horizon répétitif du Pacifique. Terre ! – avec de la joie et les yeux béants mais sans soulagement. Les premiers jours. Puis, doucement, quelque chose à l’intérieur se plaint de trop de régularité ; il lui faut de la roche, de la musique, du continent, des bras qui s’agitent ; c’est que l’esprit est extensible et se module à l’étendue ; de dix mille les pensées sont passées à millions superposées et les aimés, même endormis, se sont bien réveillés.

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