Le blog de Victoire


4/02/'18

dire voir toucher

Dans le bus vingt-neuf, ce couple de jeunes filles qui, entre deux baisers, discutent sans discontinuer. Chacune est sourde, ou muette, ou les deux. J’essaie de faire l’inventaire des gestes et de leurs variations, j’observe comme les mains coupent, tournent, indiquent, cognent, comme les doigts pianotent dans l’air ou sur un poignet, sur une joue, un front, un nez. A ce que raconte l’une, l’autre opine et acquiesce, continuellement. Ce ne sont pas les mains de l’autre qu’elles fixent, pourtant, je vois bien la ligne d’horizon qui relie leurs yeux à toutes les deux. Je devine que ce qui se joue autour doit être un décor estompé, du mouvement qui joue l’indice, mais que la condition de la conversation se trouve ailleurs, et qu’elle est sine qua non : pour pouvoir s’entendre, ne jamais cesser de se regarder. Et si l’autre devait se perdre dans le paysage, s’il fallait ramener l’autre à soi, à la conversation, une autre condition : se toucher.

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26/01/'18

depuis les îles sous le vent

Ici, le soleil a des dents. Dès le lever, immédiatement : gueule ouverte, à ronger consciencieusement même les cuirs les plus aguerris. Ici, mon lit est un landau et la mer est la mère, qui me balance de la gauche à la droite et de la droite à la gauche, chaque nuit, lentement. On ne peut pas se remettre des palmiers poussés à l’horizontale, cramponnés sur les flancs des montagnes, toutes racines dehors. Ni des nuages déposés comme des assiettes d’équilibriste sur les sommets. Ici on rince les enfants et les 4×4 d’un même jet d’eau. Ici les poissons sont travaillés jusqu’à la perfection. Ici pas de sable, et sous nos pieds recroquevillés, c’est une sorte de plage toute faite de tonne de coraux secs et blancs. Aux plafonds des églises, quand même, des lustres de coquillages. Il y a partout des lézards dorés et des animaux minuscules nourris aux fruits. Ici on n’a qu’à tendre le bras pour la mangue mûre ou le précieux de l’arbre à pain. Du lait de coco servi en pichet, pour arroser les plats. Mais ici plus encore qu’ailleurs, il me semble, l’import déforme les corps. Qui se nourrissent aux boissons américaines. Qui ondulent pourtant, les hanches désolidarisées du ventre. Des fleurs à glisser derrière l’oreille, chaque jour. De tiaré, de bougainvilliers. Un accent inimitable, qui s’enroule sur lui-même. Des symboles maoris sur chaque bras, chaque jambe, ou presque. Et la chlorophylle qui s’insinue partout, évidemment, rendant vert ce qui ne l’est pas, rose ce qui ne l’est pas, toujours inefficace face à l’imperturbable bleu.

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26/01/'18

Mise au point sur le Pacifique sud

Mise au point sur le Pacifique sud, et sur la prime chance de ne se réveiller puis de s’éteindre qu’avec vue sur lui. Les premiers jours, c’est le repos : à la largesse de l’océan se met, par mimétisme, celui de l’esprit ; on a de la place, semblerait-il, pour dix mille pensées ; oui mais tout le temps aussi, dirait-on, pour ne jamais les faire se confondre, ni se chevaucher. Et puis de savoir que les aimés dorment de leurs côté du monde – on espère profondément – alloue un temps inédit, finalement à soi, s’inquiéter de soi puisque l’autre viendra plus tard, et encore à moitié, quand le noir sera brutalement tombé sur l’horizon répétitif du Pacifique. Terre ! – avec de la joie et les yeux béants mais sans soulagement. Les premiers jours. Puis, doucement, quelque chose à l’intérieur se plaint de trop de régularité ; il lui faut de la roche, de la musique, du continent, des bras qui s’agitent ; c’est que l’esprit est extensible et se module à l’étendue ; de dix mille les pensées sont passées à millions superposées et les aimés, même endormis, se sont bien réveillés.

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27/12/'17

au suivant

Nous avons ce calendrier accroché à la porte du frigo.

Un calendrier avec des pages qui volettent à chaque volonté d’attraper une denrée, faisant défiler les mois dans l’ordre ou à rebours. Rappelant tout ce qui attend mais surtout ce qui déjà, enfin, est passé, est conclu. Je dis enfin parce que j’applique, chaque soir, un rituel dont je tire une jouissance presque inquiétante : j’attrape un stylo et je raye, maladroitement, la case du jour terminé. La ligne que j’y trace n’est pas droite, elle a l’air d’hésiter à rejoindre le coin opposé à celui d’où elle s’en est allée, puis y parvient, enfin, oui, débordant même, souvent, de la case attitrée. Toujours je recapuchonne le stylo avec satisfaction, et ce vague sourire duquel seul mon frigo pourrait témoigner.

D’où me vient-il, ce soulagement d’un nouveau jour blanc passé au noir ? De quoi, de qui ai-je l’impression de m’éloigner, ou de me rapprocher ?

La survivance, je me dis. Encore un jour qui n’aura pas eu ma peau (ou alors pas tout à fait, pas entièrement). Encore un jour où cette façon involontaire de vivre et de voir au millimètre aura eu raison sans avoir eu raison de moi.

Un jour de gagné sur cette interminable guerre à crier l’innocence, son innocence à soi, à ceux qui – pourtant on y croyait –  savaient. Mais ne savent plus, ou n’ont jamais su. Et l’innocence des autres, un jour à la crier aussi.  Un jour à survivre aux départs et même, je le dis franchement, à certaines arrivées. Encore un jour de gagné à danser comme des sioux autour de la table à manger. Ou alors un jour de plus à se délester goutte à goutte – ploc, ploc, ploc – de ce qui charge sur et contre soi. Un jour à élever la hauteur supposée de quand on se positionne sur la pointe des pieds. Un jour de rayé et au suivant, allez.

 

 

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18/12/'17

dans le bus vingt-neuf

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