Le blog de Victoire


22/05/'18

ni ne pâlit

Dans le souvenir que j’ai de mon reflet dans une des salles de bain de l’Habitat 57, je me vois plus petite, plus ténue, les épaules nues comme deux petites balles accrochées haut sur deux pentes ascendantes, le regard déjà cerné et l’air toujours aussi grave ; je ne me souris jamais dans le miroir, je me trouve plus laide avec les dents, aux gens je souris parce qu’il le faut bien et je sais qu’ils voient sur mon visage des rainures et des fossettes que je ne connais pas. Je me vois regarder autour de moi, penser que la pièce copie l’architecture d’une cabine de bateau, je me vois renfiler mon short trop court sur mes jambes beiges et me demander comment hier à peine j’étais dans mon pays où il fait nuit. Je m’y vois l’été hors j’y étais plus souvent l’hiver, je me vois piétiner des éphémères mortes dans les couloirs en plein air du bâtiment et il me faut me concentrer pour me rappeler plutôt de mes mains tâtant le froid des vitres, voilant dès lors des empreintes de mes doigts l’eau gelée du Saint-Laurent. Je m’y vois l’été mais je le vois lui l’hiver, lui d’hiver assis à côté de moi d’été, lui habillé d’un gros pull de laine rêche et me cuisinant un sandwich, ne mangeant jamais à mes côtés, en aucun cas, me regardant faire sans lui et répétant « chanceuse », en insistant sur le an et en allongeant le eu, comme ça : chANceuuuuse.
Je le vois en mauvaise santé et invariablement triste. Je n’entends plus une seule de ses paroles mais je me vois les aspirer toutes, me retenir de ne pas les lui ôter pour les poser dans un carnet. Je lui attribue des yeux clairs sachant bien qu’ils sont noirs ; c’est son récit qui teinte, celui répété chaque saison, de son grand-père aux yeux bleus bleus bleus (toujours trois fois bleu) et moi, fantasmant à l’idée de l’avoir pour morceau de famille, je mélange, je m’arrange.
Je me vois me taire beaucoup. Je l’entends faire de mes proches des animaux : un oiseau ça ne va pas, un mammifère c’est mieux. Parler de ce qui tient (en vie, debout) : l’air salin. Et de ce qu’il y a de puissant : le mammifère marin. Je me vois l’aimer profondément mais le sens-je encore ? Je ne le vois pas m’aimer lui, ni ne le sens aujourd’hui, mais je le vois attendri, sans compassion, attendri d’une tendresse pure qui depuis ne vieillit pas, ni ne pâlit.

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