Le blog de Victoire


20/09/'17

Il y a quelqu’un ?

Je me souviens du silence qui avait suivi. Un de ceux qui pèsent un camion et qui par l’empathie qu’on lui connaît l’avait laissée désolée. Je l’avais suivie au supermarché des marques blanches, on avait fait le plein de biscuits secs et de conserves. Ils ne tenaient pas dans nos bras alors on en avait mis certains dans nos sacs à main et d’autres coincés sous l’aisselle. A l’arrivée je l’avais regardée, moi indolente, elle bondissante, rire et passer de bras en bras. J’avais essayé de sourire. L’immeuble était insalubre et humide, surtout humide, je pouvais le sentir à la contraction de mes os d’épaules. Un robinet fuyait goutte à goutte dans un lavabo déjà largement roux. Un garçon minuscule faisait des allers-retours en scandant. Je me souviens m’être demandée si j’alignais déjà des mots à cette taille. Une pensée toute faite qui omettait qu’en mangeant moins on grandissait moins. Je me souviens m’être dit que ma toute première phrase à moi, « il y a quelqu’un ? » – « y’a que’qu’un » – disait bien moins que la sienne. Qu’on pouvait les comparer, pourtant. Jauger le poids de chacune. Mais que l’allégorie, déjà, me sauvait de l’horreur de ma propre parole. Lui, du haut de son mètre à peine, du bas de sa voix de fillette, disait franchement : police-partout-justice-nulle-part-police-partout-justice-nulle-part.

Les matelas jaunis étaient alignés dans les flaques. Parfois superposés. Je me souviens m’être giflée intérieurement,  rapport à mes insomnies. M’être engueulée m’être dit et toi, tu ne dors pas, tu ne dors dans ton PALAIS. En criant dans le cerveau, palais. On avait quitté la maison mouillée des sans-papiers comme on y était entrées, ensemble. Elle était désolée et moi j’en étais encore à tenter le sourire. Un demi-rictus, mi-lèvres, franchement risible, dont j’aurais pu d’ailleurs rire si j’avais eu la force d’élargir un peu plus la bouche. Le silence-camion ensuite. Deux ans plus tard, elle m’avait fait visiter le camp dans le parc. Il avait plu la veille et les tentes, débordantes de couvertures, faisaient fonction d’îles. Les enfants disaient des choses dans leurs langues comme s’il n’y en avait qu’une et ils avaient raison. Ils avaient des yeux magnifiques, clairs, des pigments jamais vus ici. Elle me les présentait, me présentait à chacun, répétant soeur avec une main sur le coeur. Encore en partant le silence, néanmoins. J’avais la phrase,  pourtant, à pas même un an. Avant de marcher, de fonctionner.

Il y a quelqu’un ? je demandais, il y a quelqu’un ? je demande.

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Un commentaire pour “Il y a quelqu’un ?”

  1. Merci. ❤️

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