Le blog de Victoire


27/10/'16

le plongeon

Un souvenir : j’ai six ans à la piscine publique. J’ai six ans à la piscine publique et je ne suis pas la seule ; nous sommes une dizaine du même âge ou à peu près, agglutinés grelottants les uns contre les autres, bras autour de nos tailles, peaux hérissées, duvets des cuisses plaqués peignés par l’eau chlorée. Il y a cet écho tonitruant : dans ce genre d’endroit un cri d’enfant en vaut cent. Il y a cette odeur caractéristique, celle qui jaillit d’emblée au visage quand on ouvre le tiroir des costumes de bain, une odeur dégueulasse de polyamide et d’élasthanne qui sent, quand même, délicieusement les vacances à la plage. Je porte un maillot rouge Speedo, celui sur lequel je lorgnais depuis longtemps, avec une ouverture ronde dans le dos. Comme les autres, j’ai sur le crâne un bonnet en silicone trop serré, estampillé du logo de mon école primaire, qui me laisse sur le front une trace horizontale et me donne des maux de tête. Des gouttes perlent à mon menton, constellent d’ailleurs mon visage en entier, mon nez coule et on n’y voit que du feu. J’ai dans la bouche le goût du chlore et celui, salé, de la morve et des larmes. Des larmes parce que j’ai une peur panique d’y aller, parce que c’est aujourd’hui, c’était prévu dans le journal de classe, noté et j’ai eu largement le temps d’anticiper, qu’on va devoir apprendre à plonger. On se dispose en rang d’oignon autour du maître nageur qui donne l’exemple, les autres sont enthousiastes et s’y jettent les uns après les autres, un élève aux dix secondes il me semble, presque de la natation synchronisée. Moi je reste en retrait, grelottant toujours, j’espère y échapper. Jusqu’à ce que deux yeux sévères, puis huit autres moins grands et plus moqueurs, pointent sur moi. Et alors, Victoire, et toi ? Avec un prénom pareilje serre poings et mâchoires à m’en faire péter les ongles et les dents, pas la première ni la dernière fois qu’on me la fait – tu ne vas pas me dire que, allez, arrête tes simagrées. Si j’y vais, j’en suis certaine, je vais m’écraser contre le fond et ma colonne vertébrale va se craqueler tout du long. Je me mets à sangloter, et je sais déjà que mon regard de cocker ferait fondre un glacier millénaire ; j’y échappe pour cette fois-là. La semaine suivante – même jour, même décor, même carrelage glissant, même température inadaptée, même activité postposée et sur le sol mêmes objets gluants non identifiés – nous y revoilà et cette fois je n’y couperai pas. Le maître mime à nouveau, je me mets en position. Je m’accroche de toutes mes forces avec mes serres d’oisillon agrippées au bord comme à une branche.

Comme il a dit, donc : bras le long des oreilles, mains jointes pointée en flèche vers le ciel. On dirait que toute la scène s’est mise en suspens, même le brouhaha, ils ont tous les bras croisés et la bouche cousue, ils ne regardent que moi.

 

Allez : un, deux, trois.

 

La sensation m’est aussi désagréable que je l’imaginais, j’ai oublié de souffler avec mon nez et l’eau chlorée me noie le cerveau. J’ai les yeux grands ouverts, ça pique, les lignes droites du fond bleu clair ondulent comme des vers de terre. Au son d’abord, silence soudain, assourdissant et au regard du monde extérieur : contraste saisissant. Musique indescriptible des restes d’oxygène et des battements tamisés par l’eau de douzaines de membres, bras et jambes. Je n’ai pas atteint le fond, pas même de moitié, je suis soulagée, j’entame la remontée. J’ai toujours les yeux ouverts. Je distingue d’abord de très loin, floutées, dansantes, des silhouettes à la surface. J’entends d’abord d’au moins aussi loin un son unique et commun, un cri uniforme, d’une seule tonalité. Les visages de mes camarades penchés sur le bassin se précisent. Plus je me rapproche, plus il me semble que les choses se passent au ralenti. La surface enfin, l’air en plein dans ma gorge, moi je tousse et tout le monde applaudit.

 

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