Le blog de Victoire


11/10/'16

10 octobre ’16

Dans la rubrique sensations perdues du journal « hanté », hebdomadaire surréaliste de 1962, on pouvait lire ceci :

 

« On recherche une jeune fille d’origine asiatique, le crâne habillé d’un casque de moto blanc, une veste d’écolière bleu marine, à large col. Elle a le petit nez retroussé d’une musaraigne, le reste, on ne saurait trop vous dire : elle ne nous est apparue qu’à l’envers de vitres, le visage de profil, les deux paumes posées à plat sur le verre suintant ; rien n’explique pourtant que le verre ne se mouille de la sorte, c’est comme si sortaient de son petit nez de musaraigne et de ses lèvres à peine entrouvertes suffisamment de tiédeur et d’humidité pour embuer toutes surfaces transparentes desquelles elle se rapproche.

Elle a posé les mains trois fois, trois jours différents à trois heures distinctes, sur les fenêtres de notre wagon de métro ou de notre autobus montréalais. Beaubien, Joliette, Berri-UQAM. Merci de nous contacter si cette jeune fille d’origine asiatique pose les paumes sur vos fenêtres de passage. »

 

Je mouille ou je brûle tout ce que je touche, ça dépend de la chose ou de la personne qui m’est proche. Lorsque c’est un être humain qui avance à moins d’un mètre de moi, très vite il se désagrège et aussi vite, je risque de le tuer. Je repars en courant. C’est pour épargner les oiseaux que je porte un casque de moto. A mon contact le métal chauffe à blanc, le papier s’imbibe jusqu’au translucide, le plastique fond et les animaux cuisent et perdent poils, littéralement. C’est comme si je me devais malgré moi de voir au travers des choses et des gens.

Il n’y a que les vitres qui me résistent, toutes transparentes qu’elles sont déjà, alors parfois je m’appuie sur les fenêtres, dans le bref intervalle de quai bien vide, quatre secondes entre la montée de tout le monde dans la rame et le départ du métro. Je pose mes paumes à plat comme ça, on me regarde faire. Ça me console. Avec les fenêtres je ne risque rien et les fenêtres ne risquent rien avec moi.

 

Je ne suis pas certaine d’être née ; je n’ai ni passeport, ni date, ni parents, ni mémoire pour témoigner. Il me semble avoir toujours été cette adulte casquée qui s’en va en courant. Je ne dois ni manger, ni dormir, ni jamais m’abriter. C’est errer. Tout ce que sais faire, tout ce que je dois faire c’est errer.

 

Tu fais quoi, on me demande parfois du quai d’en face quand le métro s’en va. De mon côté de la station je me contente de regarder droit dans l’autre, sans rien dire ni sourire. Quelque part j’espère toujours un peu qu’il insiste, même si, intrigué sans doute, l’autre dirait j’arrive ! et enjamberait les rails pour me retrouver et alors, alors je ne pourrai pas faire autrement que de le tuer. Mais de regarder droit l’autre, j’ai remarqué, le fait immédiatement se rétracter.

 

S’il pouvait y avoir une notice, ça m’arrangerait. Une appellation en latin à la maladie que j’ai. Avec d’autres comme moi on pourrait se reconnaître, se rejoindre, faire une communauté de casqués. Puis voir l’effet que l’on se fait l’un sur l’autre. Trouver des solutions. Etre officialisés par l’Etat. Avoir des recoins de ville et des transports spécialement aménagés. Ne plus devoir se cacher, n’être plus effrayants. Etre autres gens que des meurtriers innocents.

 

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