Le blog de Victoire


5/07/'16

si je respire ou non

En arrivant je pense tout de suite qu’il faudrait profiter de l’échafaudage, qu’on pourrait en faire de la récup’, faire de cette façade barricadée et de ces passerelles branlantes et poussiéreuses quelque chose de beau.

 

Je sors par la fenêtre du salon, d’abord les genoux nus qui s’éraflent sur le rebord du balcon, puis un pied, les doigts serrés autour de la barre en aluminium, l’autre pied, j’y suis. J’y suis, debout sur le plateau d’acier, par-dessus le trottoir, face aux fenêtres ouvertes du premier étage de l’immeuble. D’ici son salon semble encore plus grand, je l’entends qui s’affaire dans la cuisine, j’écoute aussi le disque qui tourne et sens toujours l’odeur des dizaines de bougies, encore une minute avant que la rue – ses vapeurs, ses cris – ne dévore le tout. C’est une drôle de perspective d’apercevoir la maison depuis l’extérieur, de n’être plus l’habitant mais la ville qui regarde au-dedans, je crois encore nous voir les jambes emmêlées sur le canapé, je suis l’intruse, la voyeuse, le décor n’est plus dehors.

 

Je me retourne et commence à escalader comme un chat, je ne sais rien du vertige ni de la peur du vide, s’il y eut des chutes j’ai toujours gardé cette parfaite inconscience du danger, toujours sauf quand c’est l’autre qui se penche, là j’ai le tournis et la nausée, le cratère se déplace sous mes pieds, je dis arrête, recule, putain, je m’accapare son risque, je ne respire plus très bien.

J’attrape le premier barreau de la première échelle, puis les suivants, puis ceux de la seconde, ça grince et ça tremble, polyphonie métallique, un petit attroupement se forme en bas sur le perron de l’église, ils me regardent grimper, l’un d’eux s’époumone, vous savez que c’est interdit ce que vous faites, moi je me contente de hausser les épaules et je l’entends, de plus en plus loin, de moins en moins fort, rire de bon coeur. Le vent s’engouffre dans mes vêtements, la rue sale observe sous mes jupes, l’attroupement s’agrandit, je les vois en tout petit, je plisse les yeux et j’enregistre les détails : deux femmes voilées, trois hommes, la femme tient le poignet de sa voisine ou de sa soeur, garde l’autre main devant sa bouche. La fille du troisième, celle qui habite dans l’appartement au parquet – j’ai toisé brièvement – entièrement peint en blanc, ouvre grand ses fenêtres, elle tente un mademoiselle, attendez, elle aussi m’imagine déjà sauter. Plus qu’un palier et me voici en haut, un instant déçue face au dôme étoilé de l’église auquel je voulais faire front face et qui me domine, en fait, encore de quelques mètres. Du toit où je suis les buildings sont rouges, on distingue de vrais rayons, un soleil vif et imposant qu’on envisageait pas coincés dans les rez-de-chaussée de la ville verticale.

Je m’appuie sur la rambarde, le vent dégage comme un diadème mes cheveux de mon visage, je décoche un sourire triomphant à l’attroupement, je ne crois pas qu’ils le voient, l’homme accusateur est toujours là, les mains en porte-voix, il demande :

 

ALORS, C’EST BEAU ?

 

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2 commentaires pour “si je respire ou non”

  1. Alors, ça l’était, non? La photo envoie un joli souffle en tout cas!

  2. Alors, ça l’était, non? La photo envoie un joli souffle en tout cas!

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