Le blog de Victoire


22/07/'16

c’est une couleur que tu ne comprends pas

 

– Comment te dire, je crois qu’ils ne s’en rendent même pas compte.

– De quoi ?

– Qu’ils ont constamment les mains et la bouche l’un sur l’autre. Que quand l’une rentre de la pièce d’à côté où elle avait dû s’absenter, l’autre souffle de soulagement, comme si, vraiment, pièce d’à côté égale autre continent. Ils décrivent, en alternance, un voyage qu’ils ont fait tous les deux, il dit, parlant d’icebergs, « c’est une couleur que tu ne comprends pas » . On voit qu’ils l’ont fait cent fois à la façon dont leurs phrases respectives s’enchaînent comme tirées d’un monologue, jamais l’un qui interrompt l’autre ou bien le reprend sur le déroulement. Ils y étaient tous les deux, dans la scène, tous les deux ont pu voir le cerf cavaler après leur bagnole de location, cent fois donc ils ont dû la dire et pourtant, tu vois, s’avalant des yeux ils se saoulent aux paroles de l’autre comme si c’était la première.

– Qui est le public  ?

– C’est à moi qu’ils racontent mais je ne suis pas vraiment la destinataire. Je les devine ravis d’être là mais sais aussi l’importance de ma présence devenue, si pas superflue, au moins relative, comme tout le reste relatif : les contraintes, les gens, l’argent.

– Même le danger ?

– Surtout le danger.

– Tu t’en souviens ?

– Je m’en souviens bien. Je sens distinctement le nombre de kilomètres de terre et de mer de sa peau à la mienne, l’hostilité du décor lorsqu’il ne s’y trouve pas.

– Et l’exotique ?

– L’exotique est systématiquement abrogé par sa présence à mes côtés. Où il est, notre ville tant que celle-là ou cette forêt où l’on ne parle pas notre langue, c’est chez moi. Aujourd’hui, les observant, m’est étranger ce que j’ai pourtant connu.

– Forcément.

– Comment ?

– Puisqu’il ne s’y trouve plus.

 

 

 

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