Le blog de Victoire


8/07/'16

chroniques humaines

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le facteur que je ne reconnais pas, lui sursaute puis se reprend, entonne bonjour puis mademoiselle puis mon nom de famille, je suis surprise je dis oh bonjour, oui. Dans la rue, un homme bedonnant, savates, t-shirt blanc et petit chien traînaillant, soupire, me prend à parti pour que je me plaigne avec lui. Un enfant, accroupi au sol, rassemble avec ses doigts des crasses en petit tas. Un garçon d’une douzaine d’années, en maillot de foot bleu vif, sort de chez lui et cavale comme un dératé, je pense qu’il a un bus à prendre puis me souviens qu’à cet âge on ne parvient qu’à courir, impossible de marcher. Une dame asiatique tend du gingembre au grossiste. Une petite fille, penchée sur un berceau, tape dans ses mains face aux yeux, qui louchent ferme, de son frère. Un flic dépose une amende, un riverain proteste. Une vieille lisse son chemisier en satin, dit à une autre ces trucs-là faut même pas les r’passer, ‘comprenez. Mon marchand africain – il devient mien dès lors que je le retrouve chaque semaine – me fait tâter ses bananes plantain. La baraque à frites est active et trouve toujours client. Une Indienne porte son foulard à l’envers, les extrémités pendant dans le dos, comme les Indiennes le font. Deux petits vieux écrivent des textos devant un expresso. Des roses trémières fleurissent partout entre les dalles des trottoirs crasseux, des mauves des noires des bleues. Des inconnus installés en terrasse ont entamé une conversation, discutent à distance sans oser s’inviter à la table de l’autre, c’est con. Une serveuse expédie d’une pichenette sa clope terminée dans le caniveau. La kermesse bat son plein, des gosses sont assis à cheval sur le comptoir aux canards. Le maraîcher promet, on aura des abricots la semaine prochaine. Un eurocrate en costume cravate desserre discrètement sa ceinture d’un cran. Un vieillard très beau, les mains jointes dans le dos, attend son bus patiemment. Deux amis se repèrent de loin et se sourient sur dix mètres, un peu gênés, avant de parvenir l’un à l’autre. La gueulante grinçante du camion-poubelle fait froncer les sourcils, les poussières du chantier font cligner les paupières et porter les mains aux fronts, en visières. Un jeune homme rajoute du tabasco dans sa bolo. Un taxi stationne devant un building. Une femme voilée rajuste celui de sa voisine. Un autre me dépasse avec un bouquet de pivoines en main, de l’eau coule goutte à goutte des tiges recouvertes d’aluminium. Des Américains échangent de façon exubérante, à coups de superlatifs enthousiastes, comme les Américains peuvent faire. Le vent fait une drôle de coiffure à cet homme. Une grincheuse dit comment une femme aussi intelligente peut dire une chose pareille. Une mère noire a habillé ses deux gamins de la même manière, des chaussures aux bérets, nos routes se séparent à un croisement, je les retrouve au suivant. Un crachat tombe d’une fenêtre, sur l’asphalte heureusement. Un homme explique, agitant ses mains, quand j’étais petit il n’y avait que des maisons unifamiliales ici. Dans la vitrine de l’épicerie sont empilées à intervalles réguliers des boîtes de Nesquick et de Capri-sonne. Je piétine une carte à jouer, me penche pour la ramasser, un type étrange me court après pour me demander ce que c’est, je lui tends mon butin et il dit ah, Joker ! J’arrive au lieu de rendez-vous, cesse alors de noter et m’amuser des épisodes qui se jouent encore par centaines autour de notre table de déjeuner. Elle me fait la blague que je pensais lui faire, nous avons trois ans à recouvrer. Je reprends dans le détail et m’enflammant comme si elles venaient juste de m’arriver des histoires de périples et d’amour depuis bien longtemps achevées.

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Un commentaire pour “chroniques humaines”

  1. A te lire j’avais l’impression d’être dans Amélie Poulain. La scène où elle guide l’aveugle dans la rue et lui explique tout ce qu’il ne voit pas.

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