Le blog de Victoire


31/07/'16

à Jean Charlebois

Elle me tend par-dessus la table votre dernier livre enveloppé dans une grande enveloppe en kraft, et dans ce geste je vois votre main à vous, tendue tremblante par-dessus l’Atlantique, votre main jamais en allée, toujours quelque part dirigée vers moi, votre main

qui dit

voilà pour toi, Soie.

Tu sauras.

 

Je vous ai lu d’une traite dans un train démarré trente minutes en retard pour arriver trente minutes à l’avance. Véridique ! Sans doute la seule canaille de train de l’histoire à changer de voie pour excuser la gêne occasionnée. La seule voix dans le microphone à provoquer tour à tour, dans une même annonce grésillante et à l’accent épouvantable, des exclamations rageuses puis de satisfaction.

Notre train partira de Paris-Nord une demi-heure en retard et arrivera en gare de Bruxelles-midi une demi-heure à l’avance. 

Véridique.

Cinq ans plus tôt, à Montréal, vous jetez un autre dernier livre sur la table de mon kiosque, puis vous éloignez sans vous retourner, comme si donner c’est fauter, voilà, c’est un don délictuel. Nous ne nous connaissons pas et c’est là votre façon de vous adresser à moi. Evidemment je cours après vous, m’agrippe à votre chemise, évidemment je veux savoir, vous n’avez pas le choix.

Beau génie ! 

 

Trois jours que vous m’observez déchiffrer prudemment les bouquins qu’il me faut vendre, ouvrant le moins possible leurs ventres, sacrifiant des phrases les mots lovés près des coutures, de peur d’abîmer.

Vous m’offrez chacun des vos romans, cette année-là puis la suivante, puis la suivante. Au premier vol retour j’ai dans mes bagages plus lourds que moi tous ceux du temps où je n’étais pas là. J’apprends à vous connaître dans vos formules, vos récurrences, vos références, à vous reconnaître dans nos rituels annuels, vos quarts d’heure en avance, l’arrêt de bus à l’angle de la rue Gauchetière et University, votre besoin impérieux d’enfance, l’intense détresse de n’en avoir pas eus à vous, les étoiles récupérées sur mes cuisses, les cheveux blancs ramassés sur vos épaulettes, vos inquiétudes, les bélugas pour amants dites-vous qu’il me faut, oui, en lieu et place des oiseaux, le panorama sur le fleuve, votre vieille voiture, vos courriels bleus, toujours bleus comme étaient ses yeux, vos sandwiches à la moutarde que vous me regardez engloutir sans jamais vous servir, sans manger, sans jamais d’assiette de votre côté.

Chanceuse ! 

 

De ne pas vous avoir rejoint cette année me semble insensé,

sans bon sens bon sang,

dans ce geste je vois votre main à vous, tendue tremblante par-dessus l’Atlantique, votre main jamais en allée, toujours quelque part dirigée vers moi, votre main

qui dit

voilà pour toi, Soie.

Tu sauras.

 

Vous m’offrez chacun de vos romans,

chaque fois vous jurez,

vous êtes fatigué,

ce sera le dernier.

Je ne vous ai jamais cru,

ne me la faites pas à moi,

je ne vous crois toujours pas.

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