Le blog de Victoire


23/03/'16

Et la cavale bondira

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Il est en retard et il déteste ça, dis-moi où tu es, je demande, pour faire passer plus vite le temps de l’attente, alors en temps réel il cite et énumère, artère après artère, je me l’imagine qui traverse notre ville. Notre ville harponnée en son coeur, notre ville et son pouls qui continue à pulser entre nos mains mais aussi, songeant aux comploteurs de la terreur, souviens-t-en bien : entre les leurs.

Plus tard, alors que je fais un pas pour traverser, il fait barrage en plaçant son bras droit devant moi. Tu as vu, je t’ai sauvé la vie, il dit un peu fier comme il sait faire, et il ne sait pas, me sauvant aujourd’hui, et hier, et puis sans doute demain aussi, à quel point il réitère cet acte au quotidien.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je suis persuadée que la longue route m’achèvera, que l’épuisement qui me guette me fauchera entre deux aires. Je me trompe et ces quatre heures en tête à tête avec moi-même me rendent d’emblée plus légère. J’arrive et il m’enlace, la dernière fois tu avais les yeux gonflés d’avoir tant pleuré, il me fait remarquer. Dans la maison des Vosges et aux alentours, rien n’a changé : même odeur, même feu crépitant dans la cheminée, même chats, même baignoire sur pieds, même gastronomie exemplaire, mêmes pantoufles trop grandes qu’il me tend et avec lesquelles, sans broncher ni qu’il ne le remarque comme l’année passée, je trébuche dans les escaliers. Ce qui ne s’y trouve plus, dans la maison des Vosges : mon coeur brisé. Je mesure alors, main sur la poitrine, les réparations survenues, l’étendue des coutures. D’y penser me donne le vertige. Chacun avec nos boissons et les récipients équivalents – verre de jus d’orange, tasse de thé, coupe de muscadet frais – nous trinquons « aux arbres ! » à trois : mon ami, l’arboriste et moi. Je me sens terriblement vivante dans cette maison qui vit, dans cette maison qui, si on ne l’aère pas en été, ne la réchauffe pas en hiver, si on ne l’habite pas vraiment finalement, se dévore entièrement. On souffle la bougie de nos anniversaires respectifs, l’âge que j’ai et le double qu’il a ; peu de différence, dit-il, sinon dans l’aptitude de résistance à la souffrance. On partage une cigarette japonaise dans la cuisine. Le lendemain, je suis presque nue dans ce lit, peau à peau avec cette inconnue à l’épiderme aussi pâle et constellé que je l’ai uni, doré. Imaginant comment il va nous dessiner je le vois qui, c’est vraiment joli, se surprend je crois à se réveiller. La suite à ce goût de dimanche en famille. Nous léchons ce qu’il reste dans notre assiette de la truite en croûte de sel, il me prépare un sandwich pour le trajet, m’écrit dans son livre, en guise de dédicace, sois prudente sur la route. 

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. J’atterris avant qu’il arrive, je le vois hâter le pas de loin, avec sa dégaine de marin et sa fine écharpe rouge qui ne sert à rien. Dans le bus qui nous amène chez lui, on parle du pays où nous nous sommes rencontrés, et j’ai pour la première fois la nostalgie de cette Perse qui, toute duelle qu’elle est, me laisse toujours sur la langue des sentiments contradictoires. Dans son appartement où il ne fait toujours que nuit, je dors longtemps. Je l’interroge tant qu’il se réveille abasourdi, en gueule de bois d’introspection, il dit. La pluie dégouline sur les palmiers du sud, je porte son pull et y reste, m’écrit-il plus tard, même lorsque je le lui rends. Je le suis dans la ville rose, vacillante sur la bicyclette rose un peu rouillée, avant de rentrer nous en sommes là, les garçons et moi, à écouter Cohen ou de la musique iranienne.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je cherche quelque chose à répondre mais je ne trouve pas, dit-il, il me semble, avec ma voix. Je passe des journées entières à me taire et à vouloir plutôt faire parler à ma place et chansons et livres. Le jour qui n’existe que dans un calendrier sur quatre ressemble à un sursis, un report de peine, peine comme l’emprisonnement ou peine comme la peine qui nous tient. Il fait son inventaire, mes cheveux, mes omoplates, je suis debout je suis entière mais, à l’intérieur, suis déchirée et démunie de voir ainsi pleurer un homme qui toujours rit.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. A l’arrêt de bus, les gens effrayés s’éloignent, descendent du banc. Il vocifère et je m’avance vers lui, lui demande l’origine de sa colère. Tu veux faire un combat de regard, il demande, je ne me battrai pas avec toi, j’objecte, le regardant droit. Il rit, je ris. Je m’appelle Victoire et je te souhaite une belle journée, je dis, belle journée Victoire, mais tu n’auras pas mon prénom, il me répond.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Il est bien des grandes choses, mais n’est plus vraiment pour moi celui-là qu’il était alors que je l’aimaisJe lui demande si je peux le filmer, ce qu’il accepte, à ma surprise, sans protester. Avant de répondre à sa manière, pragmatique et méthodique, à la question que je lui pose, il réfléchit un temps, ses yeux se recouvrent d’eau et je retrouve soudain, là dans ma caméra, celui-là qu’il était alors que je l’aimais.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Il me demande de nommer la plus belle période de ma vie, ce à quoi je réponds « maintenant » sans hésitation, malgré le danger d’explosion. Lui pense que les meilleures surviennent après les pires, et je crois qu’il a raison.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. J’ai le sentiment de construire sur un terrain miné, aux côtés de lui qui se construit aussi, de lui qui est, dit-il et au propre comme au figuré, en perpétuel chantier. Y est-il ? Je n’y suis pas et il le sait. Je ferme la porte à un garçon qui littéralement le proposait, de faire de ma chambre une forêt.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je lui envoie la cavale et ajoute je suis une chanson. Lui qui sait toujours tout me répond je l’ai toujours su, que tu étais une chanson.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je traverse une frontière pour la retrouver, lorsqu’elle me remercie d’être à ses côtés, je lui dis et je ne l’aurai jamais autant pensé : je ne pourrais pas être ailleurs. Elle, accrochée à son violon comme à une proue ne sait pas comme on l’écoute ; elle ne sait pas, sur scène, comment, à côté de moi, tressaute et bat la mesure celle qui l’aime.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Dans le train de retour de Londres, Londres avec sa pluie et ses magnolias fleuris, on reste debout à tanguer dans le wagon-restaurant, à siroter en riant du vin mauvais et hors de prix. Le lendemain, en quittant après une heure l’endroit où nous déjeunions, nous manquons de rebrousser chemin, persuadées d’avoir oublié quelque chose, avant de réaliser qu’il s’agit de ce que nous ne nous sommes, faute de temps, pas encore dit. A lui je parle de mon besoin de légèreté, d’imposer ma place, de n’être, si pas évaporée, au moins vaporeuse ou aérienne. Comme une danseuse, il suggère de sa voix qui compte tant pour moi.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Un dimanche je l’emmène à la mer, partage avec lui le tout premier café en plein air. On a tant de choses à se dire qu’une plage entière ne suffit pas, ni d’ailleurs l’autoroute, ni la prolongation qu’il me propose et que, comme toujours, je n’accepte pas.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je photographie son ombre au bistrot et puis, plus tard, son ombre qui me joue du piano. J’accompagne mon père dans ses pérégrinations d’antiquaire, lui chipe, pour le parfum de sa lessive, ses mouchoirs de tissu lavés à chaud. Au petit matin, j’ai cette particularité d’avoir la bouche gonflée de sommeil. Je l’écoute me lire mes textes tout haut qui, d’un coup, ne me semblent plus miens et me semblent justement « plus hauts », tiens. Avec le printemps nous fêtons le nouvel an, comme en Iran. Je planifie avec elle un voyage qui nous sert de relais, on se répète « on se souviendra, hein, quand on y sera, d’où on en était ». Je petit-déjeune en écoutant sa voix qu’elle enregistre pour moi. J’imprime pour lui la définition d’ad libitum, jusqu’à plus soif, ajoutant simplement que tout est là.

 

Arrête-toi, il faut que je te dise. Toi qui te cherches ici parfois, quêtes l’instant vécu avec moi que je n’écris pas. Sache que tu fais partie de mon paysage, de ma petite permanence. Que si j’écris c’est quelque part c’est pour agripper, figer, pour ne pas oublier et que dès lors tu peux t’assurer que je ne t’effacerai pas, que c’est la certitude que j’ai.

 

Arrête-moi, il faut que je te raconte.

Tu demandes Victoire, où es-tu passée ? J’étais passée à la trappe, à tabac, de mode ou de l’autre côté, trop à voir goûter sentir toucher porter à, disons, enregistrer. Abondance et surplus, pertes de mémoire, serveurs saturés.

T’échapper, tu sais, c’est aussi m’échapper.

Ne plus jamais rester

rappelle-le moi

tout à la fois

si étendue

et si peu

entendue.

 

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3 commentaires pour “Et la cavale bondira”

  1. Je t’embrasse Victoire. Et te remercie de ta si belle vivance.

  2. Ton écriture évolue.
    Ou alors, c’est le lecteur qui change?
    Peu importe, j’aime bien.
    Continue. Surtout, toi, ne t’arrête pas.

  3. Take Care, belle Victoire.

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