Le blog de Victoire


15/02/'16

une île

Si tu es liquide je suis contenant, la boîte étanche aux renforts mordorés, à la grande capacité d’accueil, oui grande mais pas illimitée. Me sentir bientôt saturée c’est refermer d’un coup sec sur ta main le couvercle à peine entrouvert, souffler sur tes doigts sans toutefois m’excuser, te caresser. Dans la boîte : vagues à l’excès, risque imminent de débordement. Par l’ouverture, laisser s’échapper sans trier, d’urgence, avant rupture des fondations. Au sol et à l’air libre alors, un peu de toi, un peu de moi, qui s’évaporent et c’est comme ça.

 

Alors que tous s’accordent à dire, ou m’accusent c’est selon, de n’évoquer ici que le plan clair, de ne pas vouloir voir, tu dis ton écriture est si sombre, si mélancolique, elle ressemble à un moyen de survie, et c’est toi qui as raison.

 

Il me rencontre et ne me fait pas la bise, la bise que l’on claque, vent du nord sur la peau de l’autre ; d’emblée il m’embrasse, littéralement il m’embrasse, ses lèvres sur ma joue. Deux heures se passent et je sursaute de ne m’être pas déjà dérobée, c’est même moi, je crois, qui propose de prolonger. L’un et l’autre on s’écoute beaucoup, j’oserais même dire que l’on s’entend. On se regarde beaucoup aussi, j’oserais même dire que l’on se voit. On se tait parfois, c’est là qu’il me devine, je crois. Il a une chemise nouée jusqu’au col et cette façon de cligner de temps à l’autre ses deux yeux rieurs, une demi-seconde, pour marquer sa compréhension, sa bienveillance ou son approbation. Il dit j’ai hâte du jour où tes angles seront moins arrondis. Plus tard, vers minuit, ses mains, sa bouche brûlante contre mes lèvres bleues, un baiser avec mes mains froides dans son cou et mes dents qui claquent.

 

Je rejoins ma bleue dans le train à grande vitesse, elle rit de me voir arriver, à Amsterdam je l’entends éclater de rire au milieu de la nuit, en dormant, je chante avec elle le jardin d’hiver au-dessus d’un restaurant animé et bruyant, je m’exclame ah ce qu’on est bien, hein plusieurs fois, elle rit encore.

 

La salle de cinéma est bondée, alors on s’assied sur les marches, imbriqués l’un dans l’autre, sa main dans mes cheveux, la mienne faisant l’inventaire des différentes températures de son dos. A l’écran, on demande plusieurs fois à l’actrice enfant : tu veux jouer ? Je veux m’amuser, m’amuser, elle répond. Systématiquement, lorsqu’il éclate de rire, il m’embrasse. Déjà, je reconnais son parfum, et le très léger fond de tabac qui, de ses mains, s’imprègne aux miennes. Plus tard, on se prépare un thé de politesse, vous savez bien, celui qu’on oublie sur la table, qui refroidit là et que l’on verse dans l’évier le lendemain matin. Quelques jours plus tard, je reste volontairement un instant prostrée devant mon entrée : c’est une telle joie d’entendre, au travers de ma propre porte, le son de la radio française et le parfum d’un repas sur le feu. Quand, parce que l’on se connaît pas, je voudrais déjà lui garantir ce que je ne suis pas, il dit ne me parle pas de garantie, nous ne sommes pas des objets. Et lorsque j’atteins des hauteurs déraisonnables il s’efforce de démystifier, il attrape mon poignet et me ramène à la terre, il dit nous n’exploserons pas en plein vol, nous ne sommes pas un feu d’artifice. Nous ne sommes rien d’autre que des Terriens, et c’est sur cette terre que l’on se tient, imparfaits et vraiment vrais, c’est sur cette terre que l’on se tient… bien. J’enfile son pull sur ma peau nue, il trouve qu’il me va bien, quand il me faut sortir trouver un remède à minuit il me suit, j’oserais même dire qu’il m’accompagne.

 

Au restaurant, il pleure et je lui tiens le bras. Quand je lui dis d’oser m’appeler, il dit : mais je ne veux pas te déranger. Je sursaute de cet aveu, moi qui, si longtemps, l’aura aimé immense me faisant toute petite, la plus petite possible pour ne pas, justement, le déranger. 

A l’hôpital, je lui apporte ce livre de seconde main, choisi pour son titre et attrapé à la volée pour lui faire oublier son embellie pulmonaire. Le lendemain, dans le train, je discute littérature avec cette dame qui me plaît au premier regard. Je lis ceci, en ce moment, dit-elle en sortant de ce sac le même livre qu’offert la veille à mon amie, même vieille édition, même carnets mal découpés.

Alors que j’assiste à ce cours de danse, éblouie par tant de légèreté, il me rejoint. Il pose sa tête sur mon épaule et se met à pleurer, des larmes épaisses, lourdes comme des pierres, je ne dis pas grand chose, pense aux danseurs qui feront mieux l’affaire, que la légèreté sera contagieuse, plus cajoleuse, je le regarde droit dedans, les mains sur ses épaules, je répète ça ira, ça ira, nous n’avons pas perdu le fil, le fil est toujours là. 

Au cinéma, j’assiste auprès d’elle à la toute première projection de son film. Je passe de son visage à l’écran à son visage de visu, à l’un puis à l’autre à nouveau, elle est émue et je le suis qu’elle m’ait choisie. Le lendemain, je bois un thé avec elle, elle ne le dit pas mais je devine, je dis : non ?, Elle dit : si ! Je répète non, non, elle assure si, si, je me lève et l’enlace, enlace donc d’un même mouvement la vie qu’elle a au-dedans. Parlant de vie d’ailleurs, je trinque au champagne au nom en trois lettres de cet enfant né à 11h11.

A l’aéroport, ma famille s’en va sans moi. Vingt-quatre heures plus tard, je grimpe dans l’avion seule, et, à Atlanta, reste stoïque lorsque la dame tourne chacune des pages en omettant de s’attarder sur celle estampillée en grand : IRAN. Je dépasse et bouscule deux centaines de personnes, i’m sorry, i’m sorry, cavale dans l’aéroport, attrape ma correspondance en riant nerveusement. Le lendemain je glisse sur la neige américaine, les Rocheuses s’étendent comme des draps blancs, il se retourne souvent, mon grand-frère, ne me laisse jamais trop longtemps derrière. Tu m’aimes même si tu me détestes ?, il me demande, et je pense tout bas qu’il s’agit là du grand luxe de la fraternité. On nage dans l’eau brûlante du cratère d’un volcan, on reste ébahis par les gens d’ici, leur enthousiasme permanent, on prend l’avion du retour avant d’avoir le temps de régler nos corps à l’horloge d’outre-Atlantique, à l’aéroport de New-York un inconnu dénoue les noeuds de mes épaules.

 

Sous ma verrière, on enchaîne les Truffaut, on note les récurrences. Il répète  « dans les histoires d’amour il y a un début, un milieu, et une fin », il dit aussi « ni avec toi, ni sans toi ». Lui me donne, beaucoup, paumes ouvertes, librement. Il reçoit, je crois, plus difficilement. Le livre dit qu’il est plus facile de donner que de recevoir, parce que recevoir c’est avoir les mains pleines, moins libres de mouvements. Je crois que le livre dit vrai, je crois que je lui apprendrai, que je sais bien, moi, comment danser, comment on valse les bras chargés.

 

Le mystère me tourne autour comme un charognard. Je le cherchais, avant, la souhaitais vivement, ma matière à roman. Aujourd’hui je n’en veux plus, mais il faut croire qu’on ne se débarrasse pas si aisément du secret médisant. On mène l’enquête, on installe une caméra, ma porte est désormais doublement verrouillée par un loquet doré. Sur l’image à l’infra-rouge, pas de voleur ni d’intrus, juste notre étreinte affolée dans le hall d’entrée, mes mains sur ses joues, les siennes sur ma taille, mon short sur le sol, mes jambes en collants.

 

Il me parle – il n’est pas le premier –  de mes mille visages sur les photographies mais dans la vie vraie aussi, de celui que j’avais en lui ouvrant la porte, celui-là, que j’ai lorsque je lui raconte, cet autre après le dîner, un autre encore la tête sur l’oreiller. Sont-ils tous miens ? Lequel donner à voir pour qu’on me résolve enfin ?

 

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Un commentaire pour “une île”

  1. Victoire, Victoire
    où es-tu passée ?

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