Le blog de Victoire


17/01/'16

modern love walks beside me

Je me dépêche, je lui écris, prends ton temps voyons, il me répond, on a toute l’année. Il dit très vrai : on est le premier janvier, début de matinée. Une heure plus tard, sur la plage de la mer du Nord, on slalome entre les reliquats de la veille, les ossements de fête, champagne tout juste bu et fusées écimées. J’ai les bras nus, le soleil vif nous réchauffe le dos, et, arrivés au bord de l’eau, je lui dis voilà l’air salin, on respire, il répond oui mais c’est ton parfum que je sens, puis, observant nos ombres qui se superposent sur l’écume, j’ajoute tu te rends compte que ton ombre plane sur mon année ? Je dis plane et je le pense, il y a les ombres qui pèsent et puis celles qui planent, voilà, celle-ci, plus large que moi sur le sable, a les contours bien visibles, bien dessinés, mets en lumière, allège, est la délicatesse incarnée. On ramasse des coquillages qu’on trie, plus tard, par teintes autour d’un verre de crémant.

 

Le lendemain, je sursaute à un bruit, un bruit tout juste arrivé de Paris, celui de leurs poings qui tambourinent sur la porte vitrée. Je les regarde ahurie avant de courir les rejoindre et les enlacer, je n’en reviens pas qu’elles soient là juste pour moi. Quelques heures plus tard ils sont deux dizaines à se joindre à la fête, ils se rencontrent et viennent me faire les louanges des uns et des autres, moi je papillonne, j’enlace, je présente, je trinque, je déballe, je remercie, tous ils me disent tes amis sont fantastiques, j’acquiesce et je suis fière, mais oui, tous mes amis sont fantastiques ! Depuis, la fête se prolonge, les bouquets se superposent. J’ai vingt-huit ans, vingt-huit comme si j’en avais six, vingt-huit comme si j’en avais cent.

 

Les débuts de la vie neuve m’emmènent dans des lieux improbables ou admirables, me font interroger, investiguer sur des sujets qui me sont inédits. Mon médecin me prescrit des Gnossiennes. Dans la voiture, à l’abri du déluge, je passe ma main sur sa joue et, se faisant, comme si j’avais une lampe de poche dans chacun de mes doigts, son visage s’éclaire et il sourit. La maison face au restaurant où nous dinons avant d’aller à Bahia se met soudain à flamber, et c’est la première fois que j’assiste à un brasier, un vrai, un brasier autre qu’interne, qu’un feu dans le ventre. Ici les flammes montent haut dans la nuit, là, profond dans la gorge. J’accompagne un parfait inconnu à l’opéra, lui-même accompagné d’amis à lui qui ont des paillettes dorées plein le visage et plein le lit. Face aux chorégraphies de Rosas, l’on se dit que la grâce ce n’est pas de sauter à de telles hauteurs, que la grâce c’est de savoir retomber sans faire de bruit, avec légèreté. Il parle du léger sifflement quand je parle, de ce zézaiement presque imperceptible, il dit qu’il ferait fondre un glacier millénaire. On se téléphone alors qu’il ne fait pas encore jour. Je porte un nouveau parfum qui s’appelle eau duelle. On dévore les pop-corn reçus en service-presse. Il dit de moi que je suis un tsunami dormant, sa plus grande tsun-amie, il précise. Je sèche ses larmes dans un café, lui tenant le poignet d’une main, frottant sa peau de l’autre. J’entends ses larmes par téléphone et je n’ai pas, ici, de main pour le poignet ou d’autre pour la peau, il me faut alors être toute de velours à la voix, dicter une par une les étapes de relève, la tirer du trottoir rien qu’à l’oral, ravaler mon inquiétude et relever son menton en scandant ça ira, je te tiens, tu es forte, écouter le bruit de clef qui indique qu’elle rentre entre les murs, lui promettre là, d’ailleurs lui promettre ici puisque sans doute elle lira : je-ne-bouge-pas.

 

Je marche dans le froid, au bras de ma cousine, sur les pavés de notre bonne vieille ville. D’un coup, elle dit : regarde qui est là. C’est notre cousin, là, tout droit. On rit du hasard et on continue à trois, bras dessus bras dessous, en joie. On s’attable et on prend un thé pour nous réchauffer, on évoque notre cousine, celle que l’on aura toujours mais que l’on a plus vraiment, que l’on peut évoquer mais qu’on peut plus croiser, justement. Celle qui était de plusieurs années notre aînée et qu’on a aujourd’hui, c’est insensé, largement dépassés.

 

A midi, il applique avec beaucoup de soin, de lenteur et de patience, la crème anesthésiante sur mon flanc. Il se concentre à sa tâche comme s’il s’agissait là d’une mission primordiale, ne regarde, les sourcils froncés, que le bateau de papier tatoué sur mes côtes, côté droit. On se demande si la crème n’a pas endormi ses doigts aussi, j’attrape sa main et je les mords pour voir. Quand il s’en va, je lui envoie un baiser dans l’air. Une heure plus tard, ça sent la peau brûlée, je hurle de douleur et le supplie d’arrêter, reprends ma respiration puis lui dis c’est bon, vous pouvez y aller. J’ai commencé, ça y est, à me détatouer, calciner le permanent, ça y est oui, vraiment.

 

Les premières neiges sont tombées. J’ouvre les yeux, me réjouis, puis soudain, pour la toute première fois en dix mois, regarde l’oreiller à ma droite, celui qui reste intact, et me sens triste. Pour la première fois en dix mois, je ne vois pas cette moitié de draps comme un vaste terrain de liberté, continent personnel où l’un ou l’autre oiseau de passage se glisse et piaille joyeusement en pleine journée. Pour la première fois, ce demi-lit sonne creux, ça manque de chiffonnage et de cheveux. Ce qu’il manque soudain, à mes côtés dans mon lit ? C’est tout simple, je vais vous le dire ici : ce qu’il manque à mes côtés dans mon lit, c’est quelqu’un qui se redresse, attrape un bouquin, me regarde ensommeillé, s’appuie sur l’oreiller, et lit.

 

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2 commentaires pour “modern love walks beside me”

  1. « …l’on se dit que la grâce ce n’est pas de sauter à de telles hauteurs, que la grâce c’est de savoir retomber sans faire de bruit, avec légèreté ».

    Beaucoup de grâce dans ce texte.

  2. Cette histoire de demi-lit, entre autres, j’aime beaucoup!

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