Le blog de Victoire


27/12/'15

Marche sur mes yeux

Imagine-toi drone ou satellite : tu flottes à deux dizaines de mètres du sol, le vent tiède fait claquer, comme une voile trouée de rafiot, tes cheveux sur ta joue droite. De là-haut, tu vois tout. Il y a le Dasht-e Kavir au nord et le Dasht-e-Lut au sud, des lacs salés bordent l’oasis où s’est bâtie la ville d’argile. Ton regard, avant d’aller s’insinuer dans les ruelles jaunes, s’attarde sur le toit d’un hôtel, ou plus précisément sur les manches retroussées, sur les épaules et les jambes nues couleur terre battue, de cette fille-là installée sur ce toit. Elle s’accorde au décor et dénote à la fois. Cette fille-là, c’est moi.

 

Je suis assise à terre, mon voile noir – privilège, sacrilège – me sert de siège. Souffle court et climat de désert, sec et clair. Vus d’ici : linge pendu à des cordes et paysages monochromatiques, badgir et minarets, toits identiques. A l’oreille, sporadiquement, chant du muezzin, vibrations satisfaites du chat roux et, toutes les deux heures environ, visite, rictus muets et murmures du garçon d’une dizaine d’années, déjà domestique hôtelier. J’ai assez assimilé, suffisamment ingéré pour l’heure : je décide de passer la journée là, dévêtue voilà, à bouquiner sur mon toit. Une vingtaine de jours déjà que j’arpente villes et villages couverte de la tête aux pieds, je sais bien, abritée à l’air libre sur mon toit, ce qui se trame en bas. Je sais les mobylettes qui bousculent les silhouettes, je sais la valse lente des drapeaux noirs de l’ashoora, je sais les gens qui conduisent pour passer le temps. Je sais les très vieilles femmes qui, pour garder en place le tchador et les paumes posées sur les béquilles, tiennent le tissu fermé avec leurs dents.  Je sais les hommes qui osent se donner la main, qui, au nom de l’imam assassiné, se tambourinent la poitrine, referment ces mêmes mains en poings. Je sais que l’homme du bazar claquera la langue comme un serpent pour qu’une fille, comme moi la veille, ferme les boutons de son col jusqu’au menton. Je sais que cet autre qui empile ses pains barbari fumants dans la rue en tendra spontanément un à la fille qui, comme moi la veille, s’arrêtera intriguée par le processus. Voilà l’Iran. Qui ouvre ou qui ferme. Qui tend ou qui prend. Je pense à Nima, qui doit être installée dans l’unique pièce de la maison, celle où tout se joue, à nourrir sa fille. Nima qui m’avait invitée à venir m’asseoir à ses côtés, ce soir de cérémonie où, au milieu des femmes couvertes de taffetas noir, avec mon manteau beige et mes pas hésitants, j’avais été repérée au premier regard, intrigante et estampillée autre. Nima, de même pas vingt années, qui m’avait tout raconté : le mariage arrangé, l’enfant dans la foulée, et ce garçon, l’autre, qu’elle aime clandestinement, et réciproquement, depuis longtemps. Tu es ma première amie d’un autre pays, elle me dit, en appuyant à m’en faire mal la pointe de son stylo sur le dos de ma main droite, en gravant son numéro sur ma peau, tu dois savoir les choses, toi, ne m’oublie pas, tout ce que tu me diras de faire, je feraiDans ton pays, est-ce qu’on a le droit d’être tous les jours avec la personne qu’on aime, elle demande. Je hoche la tête par l’affirmative mais je fronce les sourcils, pas vraiment certaine que les choses soient aussi simples, dans mon pays. 

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