Le blog de Victoire


29/12/'15

Iran joon

Où suis-je pour vous quand je ne suis pas là ? Où me rangez-vous, où me donnez-vous rendez-vous ? Je veux dire dans quelle région consciente, sous quelle couche de votre épiderme ? Peut-être nul part, peut-être là, peut-être ne suis-je tout simplement pas. Je ne me suis, à vrai dire, posé cette question qu’une seule fois. Tout de suite j’ai pensé : en tout cas, là où je suis, vous êtes là. J’étais partie chercher la solitude en Iran : je ne l’ai pas trouvée. Pas trouvée dans les multiples chambres d’hôtel, pas trouvée dans les lits jumeaux dont l’un réceptionnait mon corps, l’autre mon sac. Pas trouvée sur les tables de restaurant, dressées pour deux, pas trouvée dans mon reflet sur les couverts à l’envers, restés propres. Pas trouvée lorsque la douanière, offusquée et cachant brutalement ma tresse sous mon voile, a demandé : are you with your husband ? Pas trouvée dans les villes, ma solitude, pas trouvée dans les déserts, pas trouvée. Je me suis dit : alors c’est ça, d’être peuplée, d’être faite d’additions, de liens, de complexité ?

 

Où étais-je alors que je n’étais pas là ? J’étais dans l’avion à côté d’un homme qui voulait m’envoyer du safran par la poste, pour remercier Allah de m’avoir mise là. J’étais à Téhéran, ceinturée par les montagnes, où la pollution stagne, où la fièvre gagne. Je les laissais agripper tour à tour mon poignet, y glisser de l’essence de roses. Alors j’embaumais, oui, pour tout le pays.  J’étais dans l’eau tiède et infestée de méduses du golfe persique, prévenue par les garçons – go down, go down ! – qu’un bateau passait au loin, qu’il me fallait l’apnée pour n’être pas repérée. J’étais dans les quartiers mouvementés de Shiraz, à les regarder faire de la magie noire. J’étais avec Ali et Ali, à lire de la poésie. Je prenais un verre dans un café branché aux côtés de ces jeunes filles qui, sous un voile noir, cachent des cheveux bleus. J’étais empoignée de nuit, terrorisée, par un Bassidji. J’essayais de partager les cris de joie quand venait la pluie. Je soutenais son regard, fort et droit, quand il jouait du daf pour moi. Je me promenais sous les cèdres ou les peintures symétriques. Je mordais dans le fruit qui m’était tendu. J’étais allongée sur le marbre, dans la mosquée d’Esfahan. Je lui tenais la main, pour ne pas trébucher, dans les montagnes d’Abyaneh. J’étais assise à terre dans une cahute de pierre, au milieu du désert de sel. Je l’écoutais me parler d’une nostalgie que je ne pouvais pas comprendre, celle d’une école et d’un quartier rasés. Je le croyais alors qu’il disait que personne ne lui manquait jamais, mais que tu me manqueras, tu sais. J’étais muette, pour cacher ma langue, aux tables communes du petit-déjeuner. J’étais coincée quand, pour m’exclamer d’horreur ou d’admiration, ma langue me sautait à la gorge, quand je disais tout haut : ah, c’est beau.

 

C’était la première fois, ce jour-là, que je croisais d’autres étrangers. J’ai descendu deux à deux les marches de l’escalier, ai tendu ma main à cette dame âgée. Elle a souri, puis n’a pas pensé si bien dire quand elle s’est exclamée : you, you can close your eyes and jump ! 

 

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