Le blog de Victoire


28/12/'15

ghorboonet beram

A home without a mum, elle dit, Hoda, haussant les épaules l’air désolé. Je viens tout juste d’arriver, de lâcher les bretelles de mon backpack bleu roi plus lourd que moi, je me masse les épaules en balayant la pièce du regard. Un logis sans la mère, sans la mère autour du logis, sans la mère pour mener les horaires, cadencer la famille, un logis sans « logique », disons sans celle qu’il y avait avant, je crois, ici. Tous, ils sont là : frères, soeurs, belle-soeur, beau-frère, oncle, tante et cousins, ils composent le logis, le logis autour de la mère. Elle est installée dans le canapé. Je me penche à sa hauteur, la regarde comme elle me regarde, droit dedans et à l’endroit, l’embrasse doucement sur la joue, pose mes deux mains sur ses deux bras. Je la remercie de m’accueillir chez elle, lui dis ma joie d’être là, dans son regard je lis le sourire qu’elle me rend, un bon grand sourire éloquent. Entre celui-là et ses yeux trempés, sa bouche tordue de frustration et son cri muet, il ne se passe, il me semble, qu’un dixième de seconde. Ici aussi je peux lire l’enthousiasme étouffé, ce qu’elle m’aurait dit si tout ça n’était pas cadenassé avec le reste, claquemuré dans son corps depuis la dégénérescence de la maladie : bienvenue ici, fais comme chez toi surtout, sers-toi un verre d’eau, as-tu fait bon voyage, que penses-tu de l’Iran, tu verras qu’à Shiraz, moi je, est-ce que tu. Je sens bien qu’elle aurait mené la danse en sautillant comme un cabri dans les jardins d’Hafez et de Saadi. J’observe, émerveillée, émue et terrifiée, la vie qui s’organise autour d’elle. Le plus jeune frère, debout derrière sa mère, la tient par-dessous les bras. Sa jambe droite à lui derrière sa jambe droite à elle, sa jambe gauche à lui derrière sa jambe gauche à elle, il avance lentement, donne l’impulsion, la mène bien, un demi-pas pour le prix d’un. Tous, surtout, s’attachent à rire constamment. Je ne comprends pas ce qui se dit, forcément, mais de les voir rire tous, de la voir rire de l’intérieur, je ris également.

 

Hoda s’enquiert souvent de mon état. Elle ne demande rien mais est passée professionnelle dans le décryptage des traits. Elle me regarde et je me contente de hocher la tête pour lui signifier que oui, I’m okay, je t’assure, oui, merci, ça va. Le soir, harassée par la marche, la pollution et les questions, c’est toujours moi qui descends la première. Hoda s’est installée un matelas sur le sol et me laisse son lit. Quand elle vient se coucher quelques heures plus tard, je la sens qui, systématiquement, remonte la couverture sur mes épaules. Je ne bronche pas, me rendors presque aussitôt mais reste profondément bouleversée par ce geste qu’elle répète du bout des doigts toutes les nuits, les ongles dans la laine, sans faire de bruit. Avant de quitter la ville, je m’en vais embrasser sa mère, merci infiniment, merci je dis. Elle trace, périlleusement, le dessin d’un mot persan sur l’oreiller posé à ses côtés. Hoda et moi sommes penchées, patientes et attentives, sur son mouvement lent. She says you come back when you want, me traduit Hoda. Dans la rue, je tente, dans mon étreinte, de transmettre à Hoda l’amplitude de ma gratitude. Elle me sourit. We don’t need to say it, elle me dit. On n’a pas besoin de se le dire, j’acquiesce, avant de monter dans le taxi.

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