Le blog de Victoire


20/12/'15

et pas qu’un peu le vin rouge et l’amour

 

Vous vous dites : elle se tait, pourquoi ?

Je dis que je n’ai jamais tant dit de vive voix tandis que je n’écris pas.

 

Il enfile son bonnet de laine et sort de son sac trois feuillets qu’il me tend. Plus tard, je lis sa prose grandiose dans mon bain, je m’immerge dans son texte, je veux dire, littéralement : le papier est trempé, l’encre se déverse dans l’eau chaude, des serpents d’encre noire louvoient autour de moi nue, c’est au-dehors ce que je ressens au-dedans, c’est fascinant.

 

Il m’écrit je suis dans l’ascenseur. Le temps que je dévale les marches à pieds nus et que j’ouvre la porte il est là, l’élan de la course et l’élan de l’élan me jettent tout droit dans ses bras.

 

Sur la grande scène classique de la grande salle classique, il joue du oud, il parle arabe. Plusieurs fois, je me penche vers la jeune fille voilée à ma gauche, je demande qu’est-ce qu’il a dit, elle traduit. Le public scande, des youyous joyeux sortent de la gorge des femmes, il dit, avant d’entonner la suivante, ma mère me manque, le café du matin de ma mère me manque. On sait l’une et l’autre, sans nous regarder ni nous concerter, qu’on retiendra, parce qu’elle nous émeut aux larmes, cette phrase-là.

 

Il m’écrit c’est fou comme c’est à toi que je pense quand j’ai froid, je pense : et quand tu n’auras plus jamais froid, que feras-tu de moi ?

 

J’adore la manière qu’il a, lorsque je monte dans sa voiture, de ne pas démarrer directement. De prendre le temps, plus ou moins long c’est selon, de choisir le bon disque qu’il me fera écouter (ou qui me fera chanter).

 

Il dit c’est juste que c’est tôt, c’était hier, je dis, mais non c’était il y a longtemps, enfin, c’était il y a mille ans ! Ce doit être la nuance qui fait la différence, la décision – à accepter pour moi, à assumer pour lui – qui veut cette distorsion du temps.

 

Dans le sous-sol à la musique ringarde, on danse comme plus fait depuis longtemps, à s’en faire mal et en riant. En rentrant à quatre heures du matin, on boit du thé brûlant dans des tasses brûlantes qu’on tient dans nos mains avec des maniques, toujours en riant.

 

Mon rire en haut-parleur recouvre le bruit de pluie, des essuies-glaces, toujours avant de raccrocher on prononce deux fois nos prénoms respectifs, il dit ah Victoire, Victoire. 

 

Je ne l’ai jamais vue et il fait nuit, je fais une acrobatie pour voir le titre du bouquin qu’elle tient dans les mains, je me dis que je la reconnaitrai forcément au livre qu’elle lit.

 

On parle de mon écriture, d’un univers apparemment sucré, je me hérisse de tout mon long, je m’insurge et je tape du pied comme une enfant gâtée : du sucre je veux bien garder l’addiction, l’acidulé qui reste sur la langue, la déraison. C’est tout.

 

Tous les jours à sept heures du matin, j’y retrouve les habitués qui me serrent la main.

 

Je lui écris c’est un amour longue distance sans la distance. 

 

On tient, chacune d’une main, un bord du livre. Je commence à lire tout haut, c’est tellement beau que je sens que je vais perdre ma voix, je tiens jusqu’à on se dit que leurs yeux ont pris la couleur de ce qu’ils traversent, de ce qu’ils sondent (…), ça y est je l’ai perdue, je me tais, elle continue, (…) paupière plissée ou de ce qu’ils scrutent les globes basculés hors des orbites : le ciel et la mer, le ciel en haute mer, la mer sous le ciel, le ciel dans la mer.

 

Je ne ne suis pas là pour te lancer des fleurs, dit-elle, avant de m’en recouvrir jusqu’au menton. 

 

Pour mieux les accueillir, j’entreprends d’allumer les sept bougies de l’appartement. Je me penche sur la troisième, une mèche de cheveux prend feu, ça se répand en crépitant, ça monte jusqu’à la racine dans un bruit sec, jusqu’à la peau directement. Je ne sais pas pourquoi j’y pense mais je pense alors : c’est exactement ça, c’est comme cet amour-là.

 

Elle n’est plus à sa place, je pense j’ai dû la ranger dans la boîte en métal parmi les autres, je soulève la boîte, la boîte est légère, j’ouvre la boîte, la boîte est vide. La bague de fiançailles de ma mère, la bague de mes dix-huit ans, la bague en or rose, jaune, blanc, la bague en argent de mon premier amant. J’ai ce réflexe un peu absurde de regarder autour de moi, terrorisée, avant de me jeter dans mes draps. Le lendemain, il m’appelle ma petite dérobée et j’aurais préféré qu’il utilise le terme de visu, dérobée, une fois ma robe enlevée.

 

Il nous invite à son concert puis à sa table, il est à l’image de la musique qu’il joue : doux, sobre et puissant.

 

Tous les trois ne se connaissent pas mais me connaissent bien. Quand j’évoque ces pans de moi que je ne reconnais pas, quand je dis, je ne veux pas perdre ma douceur, ils me rassurent, ils assurent : tu ne la perdras pas. Tous les trois, parlant de cette évolution, utilisent, sûrs d’eux-mêmes à propos de moile mot contraste. 

 

En rentrant j‘avais haussé les épaules, clamant que le voyage, s’il m’avait appris sur le pays, n’avait pas dévoilé grand chose de ma personne voilée, n’avait pas vraiment eu la teneur de l’effet escompté ; qu’il n’y aurait pas forcément d’avant ni d’après l’Iran. Je décante seulement, sans parvenir à y mettre les termes pour autant. Le vieil homme, sur la terre battue de Kashan, les avait, lui, les mots, perçants en persan. Il m’avait pris les deux mains, avait souri sans la bouche mais avec ses yeux gris, il avait dit shir-zan, shirzan, j’avais souri aussi, sans les yeux mais avec la bouche, demandé could you say it in English ? et il s’était rapproché de moi, avait comme vissé sa poigne à mes doigts : a lion lady. You are a li-on lady. 

 

 

 

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