Le blog de Victoire


3/10/'15

Sur un volcan

On en est au discours d’ouverture, aux quelques minutes qui nous séparent de ce début tant et tant attendu ;  je suis à demi assise sur mon siège de velours rouge, dos droit et, trac fulgurant oblige, raidie comme un i. Je regarde autour de moi le monde qui s’installe en cancanant. À plusieurs reprises, pendant la traversée, je balaie du regard la salle clairsemée ; ils sont beaucoup à être là, à se toiser l’un et l’autre depuis la corbeille ou leurs balcons respectifs, à se reconnaître, de par mes récits, de par mes photographies, à s’identifier sans oser tout de suite se saluer. S’ils ne se sont jamais rencontrés de visu jusqu’alors ils devinent leurs initiales respectives et savent, sans le savoir pourtant, des pans de l’histoire de l’un et de l’autre. Je les sens irradier dans le public, petites touches de lumière dans la marée d’anonymes ou d’endormis, ils sont de tous mes horizons, ils sont de tous les âges, de toutes les carrures, de toutes les dénominations de liens – familles, amis, amours, amants, soignants, frères, soeurs, veilleurs, sauveurs. Ils sont les irréductibles ou les arrivés récents, ils sont les rayons de crayon et moi la pointe du compas, ils sont là, littéralement, face au spectacle et, c’est bien là ma presque indécente chance, autour de moi.  Plus tard, sur scène, vacillante et perchée sur mes talons scintillants, aux côtés des musiciens, à côté du grand écrivain, je sais que c’est ce que de tout ça je retiendrai : cette sacrée veine d’être entourée par tant de préciosité, tant de beauté, tant de promesses incarnées.

 

J’ai vécu cette semaine l’âme flottante, une part de moi infiniment présente et l’autre louvoyante, un pied en Occident, l’autre en Orient. Comme tout à la fois au lendemain ou à la veille d’un beau rêve ou d’un cauchemar, je lui dis, peinant un peu à lui expliquer l’endroit dans lequel je me trouve, un lieu-charnière, c’est certain, frontière ou bord de vide, un entre-deux qui dit allez, c’est le moment, là, choisis. Des amertumes dix ans d’âge se dénouent soudain alors que d’autres, qu’on pensait résolues et de la même époque, enfoncent leurs ongles sales dans mes paumes ouvertes. Avec vingt mille autres personnes je marche au soleil au nom de l’accueil, de l’empathie et de l’humanité, et ce sentiment de cohésion au milieu de la horde me flanque un frisson toutes les minutes environ. On parle fantômes sur le balcon de ma voisine de palier, mines ravies par l’été indien et yeux plissés. À la radio, il le rattrape alors que l’animateur écorche mon nom ; je ris et je devine ses gestes et ses mîmes. Je lui dis quand tu me photographies, mes cils s’allongent comme par magie Je découvre, ébahie, la possibilité, la simplicité presque des dimensions parallèles dans, pourtant, un seul et même fichu espace-temps. Il dit je te jure, je te jure, je te jure et je le crois, il m’offre, en protection pour mes pérégrinations, un kit de survie, une lampe de poche et le souvenir magnifique de ses soupirs en cascade. Je prépare mes multiples messages d’absence. On discute assis sur des marches au soleil, ses yeux, c’est fou, sont rieurs même quand il s’inquiète. Mes complices du quotidien m’offrent un carnet de voyage et aussi des messages saisissants de gentillesse, tous ils écrivent profite, fais attention, profite, fais attention, je m’endors, à l’approche de minuit, sur l’épaule de celui que j’appelle, comme les enfants le font, mon meilleur ami. 

 

Je pars par la volonté de cette jeune fille sur la pointe des pieds, au coeur terrassé il y a une moitié d’année, par la volonté de cette jeune femme depuis lors fleurie, réparée, majuscule accentuée. Je pars à l’aveugle, je pars ambitieuse. Je pars pour les horizons neufs, pour les repères mis en joute, pour apprendre des / les limites, pour la solitude, pour la poésie, pour cette langue ancienne qui n’est pas la mienne. Je pars pour continuer à grimper, je pars pour oser freiner. Je pars pour embrasser, je pars pour m’enlacer. Je pars pour la liberté, apprendre de la liberté, composer avec la liberté bridée, pour voir ce que l’on fait, entre les murs, à l’abri des couloirs, d’une liberté soulignée dès lors, décuplée alors. Je pars pour contrecarrer mon incurable besoin, dans le partage, d’immédiateté. Je pars pour construire, étirer, ciseler. Pour coudre et en découdre. Je pars pour me forger, peut-être, ma propre légitimité. Je pars pour prendre, pour laisser. Je pars pour, voilée pourtant, me révéler qui sait, me dévoiler vraiment.

 

VicOrientExpress_24

(merci à ma C., toujours, pour l’image)

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2 commentaires pour “Sur un volcan”

  1. Victoire! Ton texte m’a permise de faire un voyage espace-temps… merci pour cela.
    A très vite. Bon voyage…
    Ben

  2. J’en ai eu les larmes aux yeux de ces quelques dernières lignes. Hâte de lire là-bas à travers toi. Et bon voyage!

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