Le blog de Victoire


7/09/'15

d’un éclat mauve de bruyère

Premier septembre. C’est la rentrée de la classe les enfants, j’écris, la rentrée de la classe sinon rien. Dans la librairie où nous avons rendez-vous pour son anniversaire, je flâne entre les rayons, fais glisser la paume de ma main droite sur les rayonnages et les piles de livres. J’en attrape un de temps en temps, lui lis la quatrième de couverture ou un passage au hasard, chaque fois j’écarquille les yeux et lui me regarde, amusé, il dit que j’ai un aimant sous la peau, je me demande alors ce qui chez moi en ce moment ne l’est pas, aimant, du verbe aimer, évidemment. Plus tard dans la soirée, après une séance de cinéma et installée sur mon canapé, je lui lis le résumé de cette sorte de traité sur la liberté, je lis et le sens en même temps qui s’éloigne un peu, se recule pour me regarder lire ; cette courte distance entraine avec elle une telle proximité – c’est paradoxal, je sais – que j’accélère ma lecture de peur que cet échange ne soit « risqué », toutes proportions gardées.

 

C’est à son tour de fêter son jour, je lui offre une anthologie de Barjavel et une carte qui lui raconte, à dire vrai, une estime au quart de celle que j’ai à son égard. Il m’étreint une fois deux fois, pas une troisième fois, il dit, sinon je vais te briser. A l’ambassade d’Iran j’appuie mon front contre la vitre du guichet et n’en démords pas de mon regard noir jusqu’à obtenir enfin le document que l’employé jurait pourtant de ne pas trouver. Le même jour, vers dix-neuf heures, je m’installe seule dans le fond d’un bar avec un verre de vin. J’oscille entre son livre, mon carnet et l’observation minutieuse du petit monde qui m’entoure, je songe à lui faire remarquer, et je le fais plus tard, la parfaite métaphore de mon corps presque (N. B. : donc pas tout à fait) nu alors qu’il garde encore son manteau sur le dos.

 

Paris encore, Paris toujours, Paris devient une habitude à laquelle je consens volontiers, surtout si c’est pour elles, surtout si c’est pour danser. Alors on danse, oui, toute la journée, dans un jardin ou sur un pont brinquebalant, on danse et quand la chanson dit demain je serai femme nous levons la main droite, pas comme un signe de ralliement, plutôt comme une certification sur l’honneur, une promesse, un serment. Ma bleue, on s’accorde là-dessus en discutant plus tard, est plus grande à chaque fois qu’on la voit. Tu veux un peu de lavande, elle demande, avant de me laisser à la chambre qu’elle a préparée pour moi, j’acquiesce et le parfum se greffe à mon pyjama, je le sens encore sur moi la nuit suivante, à Etretat où nous sommes arrivées toutes les trois. A la vue de la mer de toutes les teintes de bleu – c’est de l’indigo en bordure d’horizon – elle crie de joie et cavale sur la plage pour se rapprocher de l’eau. Monsieur Bao est toujours là, nous dînons dans son restaurant vietnamien, il nous emmène à l’étage dans la chambre Durassienne qui nous avait fait tant rêver au printemps dernier. On dispose nos matelas côte à côte dans la petite chambre au papier peint exotique, elle est là, ravie entre nous deux, on fait mine de s’endormir en même temps qu’elle mais on entame une heure plus tard, à l’approche de minuit et jusqu’à tard dans la nuit, une immense conversation ponctuée de secrets et d’éclats de rire par-dessus son sommeil de petite fille. Le lendemain matin on se réveille là, blotties les unes contre les autres toutes les trois en pyjama, fenêtres ouvertes sur les falaises, goélands en bande sonore ; on se raconte des histoires, on se chante des chansons, elle a sa petite lampe de poche dans la main et nous éblouit, au sens propre comme au figuré, nous éblouit par toute sa clairvoyance – le mot ne pourrait pas mieux être choisi –  d’enfant de quatre ans et demi. Dans la cuisine, monsieur Bao nous a laissé un mot, j’espère que vous avez passé une nuit idyllique, pas belle, pas bonne, non, c’est idyllique qu’il écrit. On sirote notre café dans le restaurant vide, abasourdies par toute l’altitude de nos chances additionnées, sur le portemanteau il y a ses cravates et son noeud papillon culte et élimé. On s’allonge au soleil, bercées par le son en chapelet de l’eau qui se retire des galets, elle chaparde son écharpe et la dispose entre nous, la laine orange part de ma main, passe sous son minuscule dos puis rejoint la main de sa mère, la laine exprime très bien l’invraisemblable solidité de notre lien. Le service de midi n’est même pas encore fini qu’il laisse tout en plan, et clients et restaurant, pour nous emmener voir Madeleine. La maison est exactement comme on l’imaginait, elle enlace son châtaignier bicentenaire, lui offre des pastels gras, on discute sous l’ombrelle dans le jardin, nous ne nous connaissons pas mais, semblerait-il, nous avons toujours été là. Il est trop vite temps pour moi de dire au revoir à mon amie de poche, de poche parce qu’où que j’aille elle est là avec moi ; elle, toute engourdie et endormie, rechigne aux adieux pour finalement, après s’être retournée timidement trois fois, courir et venir se blottir dans mes bras. Une toute dernière fois on écoute la chanson du voyage qui dit, et c’est d’une circonstance avertie, nous ne sommes pas partis mais nous sommes encore en vie, c’est déjà ça de pris. 

 

Je retrouve ma capitale mais ne rentre pas chez moi. Je lui ai laissé la verrière, c’est elle qui dort sous mon toit. J’arrive dans son appartement à lui, il n’est pas là, il baguenaude sur ses îles. Il m’a laissé le balcon, c’est moi qui dors sous son toit.

Est-ce parce qu’emportée par le ressac de la mue je me rapproche tous les jours un peu davantage de qui je suis moi que dès lors j’envisage tous les jours d’un peu plus près qui tu peux véritablement être, toi ? Sont-ils liés à la transition ces amours de courte haleine, ces trocs en cascade de toits de toi à moi et de moi à toi ? Se trouve-t-elle là la raison de ces routes avalées, de ces multiples fatras, draps, bras, oui, échangés, empruntés ou partagés ?

 

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2 commentaires pour “d’un éclat mauve de bruyère”

  1. Délicieux récit.

  2. « Est-ce parce qu’emportée par le ressac de la mue je me rapproche tous les jours un peu davantage de qui je suis moi que dès lors j’envisage tous les jours d’un peu plus près qui tu peux véritablement être, toi ? Sont-ils liés à la transition ces amours de courte haleine, ces trocs en cascade de toits de toi à moi et de moi à toi ? Se trouve-t-elle là la raison de ces routes avalées, de ces multiples fatras, draps, bras, oui, échangés, empruntés ou partagés ? »
    Mon victoire ❤️ I feel you.

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