Le blog de Victoire


26/09/'15

Des histoires d’amour qui menacent d’être vraies

C’est un mercredi à l’approche de minuit, je m’amuse de sa manière de tout observer dans les menus détails : la façon, là, que j’ai de le toiser debout, dos contre le frigo, mes gestes, le décor autour, l’ambiance, les parfums, comme s’il fallait être attentif, retenir, prendre note pour en faire, qui sait, quelque chose ensuite. Je ne serais pas surprise qu’il tende soudain les bras et se mette, comme les cinéastes ou les photographes le font pour imaginer la prise, à cadrer avec ses doigts. Je le comprends, ce n’est pas si fou, c’est ce que font, si j’ose dire, les gens comme nous. Comme lui je vois tout, j’enregistre tout. D’en haut, j’écoute le filament de l’ampoule qui s’éteint, le son de l’interrupteur qu’il actionne avant de claquer la porte d’entrée.

 

C’est un samedi, vers dix-neuf heures quarante-cinq, je lui fais répéter sa chanson, remue, pour l’aider, les lèvres avec les paroles mais sans le son, allez, encore une fois, je lui dis, avant de plus tard l’admirer sur la scène.

 

C’est un vendredi, jour d’attentat et de coup d’Etat. J’établis avec elle à la terrasse d’un café un semblant d’itinéraire, Tehran, Masuleh, Kashan, Esfahan, Yazd, Persepolis, Abyaneh, Qeshm, elle m’épelle lettre à lettre les villes et moi je tressaille, j’espère et je trépigne. 

 

C’est un dimanche soir, il entame sa missive avec ma, il écrit ma, et l’adjectif dit « possessif » me fait me sentir non pas disposée, non pas enfermée ou ligotée, mais plutôt embrassée, mais plutôt enlacée.

 

C’est un mardi, vers quatre heures trente du matin. Je ne dors plus depuis déjà une bonne heure. J’abdique, me lève, m’active dans la salle de bain puis, circonstance malheureuse, me taillade le doigt. Le rouge, goutte à la seconde, me flanque la tête qui tourne ; trois pas vers le lit, m’évanouir là, sur le matelas, me réveiller deux heures plus tard, main droite posée sur ma poitrine, sang séché sur ma peau : j’ai trouvé la parade à mes insomnies.

 

C’est un dimanche, je suis assise à ses côtés dans une haute et large et longue salle blanche, je chuchote et elle acquiesce, c’est beau, un homme qui danse. Plus tard, alors que je l’attends dans ce café, mon regard s’hasarde sur le travail du jeune homme à la table d’à côté. Je ne résiste pas à l’envie de lui dire que c’est magnifique, je le lui dis, c’est magnifique !, alors il est heureux et il me montre mieux.

 

C’est un jeudi matin, je chante – oh wou wou wou wou wou – du Murat dans la rue en marchant, c’est un jeudi soir, on chante – ami, amour, amant – du Murat  dans sa voiture en rentrant.

 

C’est un mardi, vers vingt-deux heures, il pose sa main sur ma main, ça ira, il me dit, puis,  j’ai trouvé le mot qui te correspond, plutôt que transparence, plutôt que vérité, c’est sincérité, sincérité c’est ton mot. 

 

C’est un lundi soir, je les dépose là, les laisse gravir les étages seuls, sans moi, jusqu’à mon appartement, c’est chez vous, je dis, et je rejoins son appartement à lui, seule, sans lui, je m’endors dans son parfum qui, lui, n’a pas déserté les murs, n’a pas traversé la Manche. Quatre jours plus tard, en rentrant sous ma verrière, la fleur d’oranger, odeur emblématique du cou d’Estrella, embaume l’espace.

 

C’est un samedi sur l’heure de midi, je l’emmène déjeuner dans un restaurant iranien vide de tout sauf de nous, autour d’un kabab on parle d’abnégation, d’empathie, de jeu du je.

 

C’est un mardi, il est presque midi, il se glisse tout habillé dans mon lit.

 

C’est un jeudi, c’est l’automne, je n’avais pas vu, pas remarqué, rien prémédité de l’été échappé. Je lui dis qu’il y aurait au moins sept lignes à écrire sur mes lèvres qui sillonnent son bras, puis son poignet, jusqu’à sa main qui s’ouvre pour accueillir mon visage. Les quatre suivantes se trouvent ailleurs.

 

C’est un mardi, vers vingt-trois heures dix, on allait se quitter dans les bois, elle allait s’en aller par là et moi par là quand elle se ravise et m’attrape le bras. Victoire, ça fait trois fois qu’on se voit et que je ne te vois pas, je ne sais pas comment tu vas, tu ne me parles pas. Je sais et suis navrée de ce qu’elle souligne avec raison, j’aurais voulu que personne ne remarque qu’à force de vouloir être partout et avec tous, je ne suis parfois plus nul part, ni avec personne.

 

C’est un samedi, lumière orange de fin d’après-midi ; elle me fait visiter, un bras autour de mes épaules, m’entraîne entre les tentes du campement, me montre ce qu’ils, elle et les autres, ont bâti pour eux, avec eux depuis près d’un mois, là c’est l’école, là c’est la radio, là c’est l’endroit des femmes, lui c’est, elle c’est, à tous elle me présente la main sur le coeur et puis lui, que l’on croise, dit vous vous ressemblez, on dirait des soeurs, c’est le cas, non ? – alors on opine de concert.

 

C’est un vendredi, l’après-midi, un vendredi après-midi qui goûte parfois le bois, parfois l’agrume, parfois la mer, jamais l’amer.

 

C’est un jeudi, il est chez moi, assis à l’endroit précis où il était l’instant avant de me quitter, il y a six mois. Il dit qu’il est désolé, désolé, puis il formule et répète et répète sa fierté. Il dit aussi la lumière qui lui reste depuis nous, craint qu’elle ne finisse par s’étioler avant de tout à fait lui échapper. Je lui parle du voyage de notre histoire, je rappelle je n’en reviens pas de toi, je crois qu’on n’en reviendra jamais tout à fait, ni lui, ni moi, qu’il nous restera toujours « ça ».

 

C’est un mercredi, elle écoute mon message vocal et se dit plus tard apaisée par ma voix veloutée. Avant de la rejoindre, d’écouter lettre à D. adapté sur les planches et de fumer des cigarettes à la menthe sur le perron du théâtre, je m’offre trois foulards pour l’Iran : un marine, un ocre, un cendre.

 

C’est un vendredi, nuit dans le Sud-Ouest comme ailleurs, j’essaie de me faire entendre au milieu de cette foule de gens dont j’avais omis l’existence au moins autant qu’ils avaient oublié la mienne, je lui avoue tout et le retrouve enfin. Il est, comme moi, ému je crois, et me reproche doucement de ne l’avoir pas fait plus tôt. Le lendemain on est tous là, sur la dune, en tenues de fêtes autour de sa robe blanche, pieds nus, pantalons de smoking retroussés, escarpins dans les mains.

 

C’est un lundi, il arrive les bras chargés et prend le contrôle de ma cuisine. Je vais m’occuper de toi, va, il dit en agitant la cuillère en bois.

 

C’est un samedi, il fait déjà nuit. Je suis sur le canapé, enveloppée dans la couverture de laine qu’il m’a ramené de ses îles. C’est un samedi, samedi, là, chez vous, samedi ici et je vous écris.

 

 

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(c’est ma C. qui me photographie quand je photographie)

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Un commentaire pour “Des histoires d’amour qui menacent d’être vraies”

  1. Découvert sur le site de « Gunzig ».

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