Le blog de Victoire


16/08/'15

time to run time to drive

Tu arrives juste à temps pour la tempête, je lui dis comme évoquant le début d’une émission immanquable, viens, viens vite voir, en ouvrant grand les fenêtres. On voyait l’orage arriver de loin, le Nord noir noir et le Sud rose rose, et puis, pris comme on l’avait prévu par nos propos, on a cessé un instant de s’intéresser au déluge, préférant nos échanges à la hargne délicieuse du ciel. Alors le déluge s’est rappelé à nous, il s’est infiltré par toutes les fissures du mur, alors nos pieds nus pataugeaient stupéfaits dans une rivière de salon. J’ai couru dans tous les sens pour récupérer serviettes et seau, il a plié le tapis, soulevé le piano, il a sauvé les meubles, littéralement, littéralement mais pas seulement.

 

Prendre longuement la route même pour de courts moments à destination m’effraie de moins en moins; alors tôt le matin je démarre, je roule sans faire de pause, sans ralentir, sans m’assoupir. Le pont de Normandie m’enchante à chaque reprise, j’ouvre toutes les fenêtres et j’accélère, ça embaume l’air salin et je m’imagine décoller pour de vrai une fois arrivée au sommet. Je débarque en Bretagne dans cet endroit que j’aime tant, dans cette famille, la seconde mienne, qui m’accueille chaque fois en me remerciant pour le déplacement, comme si me déplacer pour eux était une sorte d’honneur, c’est pourtant ma chance d’être l’invitée de ceux-là qui ont, véritablement, le sens de la joie, un bonheur si grand qu’on le trouverait, s’il n’était pas à ce point légitime et mérité, presque indécent. Sur la presqu’île de Crozon, il mène la marche entre les bruyères et nous prévient des obstacles, il crie flaque ! branche !, la deuxième de cordée répète flaque ! branche ! et moi j’enjambe, puis arrivés près de la mer émeraude il annonce embruns, embruns, respirez ! On respire. Des bolées de cidre, des immenses tablées, le soleil allongés comme des chats sur les galets gris perle, il est déjà l’heure de repartir. Le trajet jusqu’à la Normandie me semble raccourci par cette émission sur Mata Hari que j’écoute captivée. Dans la grande maison de pierre, un lit dans lequel on aurait pu me mettre vingt fois m’attend, des hortensias par-ci, des hortensias par-là, des invités à l’esprit libre aussi. D’un coup, pour un propos politique qui dérape, elle dit ça suffit, m’entraîne vers la vieille décapotable, enclenche le chauffage au max pour pallier au vent du soir et m’emmène sur la plage rose. Je repars le lendemain après les croissants sur la terrasse, des plantes aromatiques sous le bras. Avant Bruxelles, je fais escale à Paris : j’ai rendez-vous rue des cascades avec ce garçon dont je ne connais rien, si ce n’est la qualité de sa plume et un engagement à dire et montrer que je qualifierais, outre de passion, presque de dévotion. J’ai tellement de questions à lui poser pourtant, j’ai le sentiment de l’interviewer, il m’emmène dans son tout petit appartement surchargé de livres, je demande à voir ses photographies. On se rencontre véritablement, je pense et je le lui dis plus tard, lorsqu’il passe ses doigts sur l’encre de mes poignets. Avant de rejoindre mon amie de poche et sa petite fille pour une rapide étreinte et un Coca-Cola à Pigalle, je roule, et j’adore ça, dans Paris désertée. Je reconnais chacun de ces endroits où il se sera presque tout passé, du rire et des larmes, des baisers échangés, des baisers retenus, j’imagine les silhouettes desdits protagonistes sous des formes fantomatiques bleutées. 

 

Toutes les aubes je m’y rends à pied, tirant sur ma jupe qui remonte avec les enjambées, un casque sur les oreilles, pour le rythme de mes pas des mélodies nouvelles. Je croise tour à tour, en pleine rue, un homme qui sirote son café dans sa tasse en acier émaillé puis un autre qui déguste une grande tartine de miel. Mon tigre prénomme toutes les guêpes qui tournent autour, un soir, de la terrasse empruntée. Les récits de ses voyages envoyés par courriel, ses errances écrit-il, filtre mes réveils d’azulejos au bleu vif. Je lis Blankets nue sur mes couvertures justement, je pense en lisant à l’espace laissé aux pulsations de tendresse, à sa large forêt dans laquelle, je le comprends, il a toute latitude pour penser, puis à la multitude au coeur de laquelle, là je suis surprise, il pense encore. Dans La région du coeur acheté en seconde main, quelqu’un a précautionneusement souligné toutes les répétitions des mots « brume » ou « brouillard ». Lui a toute les allures d’un sauveur, il est bien autre chose aussi je le sais, il me laisse grandie et j’essaie, quelque part, d’en faire de même avec lui. Au générique de fin de Mustang je n’ose, pas plus que le reste de la salle, bouger, respirer, sortir dans la nuit tiède. Farouche comme toi il disait; comme moi je ne sais pas, farouche, somptueux en tous les cas. Je m’éprends du son du hang drum et l’écoute en boucle trois soirs durant. Je rencontre, à l’ambassade d’Iran, d’autres voyageurs qui, comme moi, décomptent les jours, sont impatients. Je partage une limonade avec ce garçon aux cheveux de feu et d’argent avec qui, par hasard, j’avais partagé un vol. Un matin au bureau il me demande ce que j’ai, dit que j’ai l’air chiffonnée, je réponds chiffonnée oui, c’est ça, alors, me pointant du doigt, il ordonne : mais ne sois pas triste, hein, pas triste, d’accord ? Pour me ramener à l’essentiel elle me répète sa belle rengaine : le coeur, le corps, encore ! A Metz, je rencontre enfin cette fille en robe de marée, cette fille dont l’invraisemblable talent me prends au corps au coeur, justement, à la gorge aussi depuis déjà huit anselle ressemble à ses mots, comment dire autrement ? On échange comme si on avait toujours échangé, librement, en liberté vraiment, on lit à haute voix Duras au bord des cygnes, ses formules exactement exactes au bord des cils.

 

Je suis dans une phase, je pense, de transition, d’allégie, de mue identitaire. Je trie, je range, je jette, je donne, je transforme. Mes sommeils, tous, sont pleins de loups, j’enchaîne les rêves révélateurs, ces rêvélateurs me laissent au réveil fatiguée et un peu songeuse. A deux jours d’intervalle, ces deux-là me disent énigmatique, je m’insurge un peu, me jure transparente, ils insistent pourtant, il dit : tu t’habilles d’impudeur. Qu’y a-t-il là-dessous, sous toute cette lumière ? – Bon d’accord, j’admets, je lui dis, mais alors : pas ici. Dans un livre, peut-être… – Oui dans un livre, Victoire, il me répond. Livre-toi ! 

 

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