Le blog de Victoire


2/08/'15

run off the road


Il me porte pour que je le porte pour qu’il les porte ensuite et ainsi de suite : la tendresse est un fil de trame. Le tout forme un enchaînement de liens, un tissage de soutien. En y songeant de plus près je me dis que c’est juste, que c’est beau, que c’est bien.

 

Toute la semaine on m’aura parlé d’amour; des frontières supposées de l’amour, des limites espérées de l’amour, de l’enchantement, la géhenne de l’amour, des aspirations amoureuses, de l’amour qui se mue, ou qui mue comme un serpent. L’amour, l’amour, l’amour, on se demande et on en redemande, on voudrait comprendre, on voudrait l’agripper, le saisir, saisir l’insaisissable pourtant. Long is the night, il disait l’autre jour, en en parlant.

 

Dimanche soir je l’accueille pieds nus, il me fait rire aux larmes dans mon canapé gris, parfois si fort que je lui demande de répéter et je ris encore plus fort alors. A minuit, à la gare du midi, je les retrouve, elles, mes colocataires d’or pour la semaine. Je dors sur la mezzanine, fenêtre sur ciel près de ma voie lactée artificielle, et leurs présences à chacune, déjà, apaisantes, infiniment bienveillantes, bordent de plumes mon petit matelas de fortune. On oublie chaque fois la vitesse à laquelle les rituels s’imposent lorsque l’on partage un toit : chaque matin, à sa manière, elle refait le lit, le leur, le mien. A l’aube j’essaie de déjeuner sans faire de bruit mais je les sais réveillées, je les entends chuchoter à l’étage, tout bas sous leurs draps. Le soir, on partage des tisanes aux messages adaptés ou non à l’humeur du jour. Elles m’offrent ce livre, la tempête, parce qu’il y a, disent-elles, tellement de vent par chez moi. Avant de les retrouver, je passe prendre part à la surprise, pour l’étreindre, faire les liens, et ses larmes, ses larmes de joies m’émeuvent aux larmes à mon tour, nos larmes se répondent, répondent à tout. La foire ensuite, les croustillons, les flonflons, la maison de l’horreur cheap qui nous fait hurler de terreur pourtant, les attractions vertigineuses qui nous font crier à pleins poumons vers la ville endormie. Au retour je leur fais couler un bain, j’allume des bougies, j’asperge de lavande les oreillers : la nuit sera longue. On dîne aussi deux soirs d’affilée avec les autres virtuoses du quatuor Voce, je les rencontre alors et les rencontre à nouveau, d’une façon toute autre, sur la scène du conservatoire. Je suis subjuguée par leurs aptitudes à tous, forcément, mais aussi par cette possibilité d’être tout à la fois ces gens-là, qui partageaient ma table, et ces autres à la fois, imprégnés au plus profond, au plus loin de cette musique, tant qu’ils arborent, chacun, des visages qui en disent long; ils dialoguent, littéralement, avec les notes. Je m’arrête d’applaudir, tant c’est beau,  pour la regarder elle qui applaudit son amour et entonne un bravo ! vif et libéré. Elles arrivent les bras chargés de fleurs, confectionnent des bouquets multicolores qu’elles disséminent partout dans l’appartement. Le dernier soir je ne pars pas sans elles, je les retrouve, les embarque. Avant de les déposer à destination, on échange avec mon amie de poche ce regard qui me rappelle, quelque part, le tout premier échangé à Montréal; celui-là même qui nous avait tant marquées toutes les deux, une discussion véritable sans mot dire pourtant, qui répète et répète encore je serai là, je serai tou-jours là. Je laisse la lumière allumée et, sur l’oreiller, belle nuit mes oiseaux-tempête, dormez fort, dormez bien. Lorsque le lendemain je les ramène à la gare, j’ai le coeur un peu gros; il y a eu, dans cette cohabitation, tant d’intensité mêlée de féminité, d’échanges à la sonorité, disons, de sororité. 

 

Parce qu’elle nous attendait elle s’est faite belle, a enfilé son collier de perles. Pendant qu’il installe sa musique, elle me raconte à nouveau, sur la terrasse, l’histoire de son amour. La période clandestine, les rendez-vous à sept heures du matin, les promenades, les rencontres avec les lapins. Je l’interroge et elle se confie encore, s’excuse auprès de lui de s’épancher de la sorte auprès de moi, elle dit mais je ne sais pas pourquoi, avec Victoire, c’est si facile. Le garçon-lumière a tout prévu, jusqu’aux croches en safran dans nos assiettes, elle n’en revient pas de nous, nous pas davantage d’elle. Lui n’en finit pas d’être solaire, solaire jusque dans sa justesse, rayons jusque dans ma transparence accordée à la sienne.

 

A la lumière d’une bougie en cadeau ramenée d’Oman, un peu enivrée par ce parfum intense de boswellia, je songe à la substance, dense mais aérienne, de ces derniers jours. Qu’en dire ? Baudelaire rétorquait à l’enfin ! de ses compagnons un déjà ? stupéfait. Alors je quémande face au déjà ? stupéfait un encore ! insatisfait. Encore !

 

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