Le blog de Victoire


30/08/'15

dekaéximetanouria

Tu me rejoins au milieu de la place, j’ai demandé, j’arrive, elle a dit, et elle riait déjà de loin, elle rit toujours d’abord, cette fois s’indignant sur le doré de mes jambes, elle riait jusqu’à ce que qu’elle soit arrivée à ma hauteur, que l’on se serre dans les bras l’une de l’autre, véritablement, je veux dire, dans les bras l’une de l’autre ;  pas l’une qui enlace et l’autre qui reçoit, pas l’une qui a les bras au-dessus et l’autre les bras en deçà, non, chacune le menton appuyé sur l’épaule de l’autre, l’on se serrait donc et elle s’est mise à pleurer en silence, moi je l’entendais murmurer je vais pleurer ça y est je pleure je disais pleure mais pleure et puis, de l’avoir là serrée si serrée contre moi, je sentais tambouriner son coeur à toute bringue, ou bien était-ce le mien, l’enlacement des coeurs aussi c’est certain.

 

Avant ça, je rendais une brève visite à cette bande de jeunes et beaux assis en rang d’oignon entre les plants de légumes, et lui, tout surpris de me revoir alors qu’il n’avait plus pensé à moi depuis des mois, m’a promis une visite de choix dans sa yourte cinq étoiles.

 

Avant ça, j’assistais dans un théâtre à la lecture de ce livre presque entier de Yasushi Inoué ; elle s’est avancée timidement vers la scène, a pris une gorgée dans sa tasse en porcelaine. Elle a hésité trois fois avant de commencer sa lecture, en prenant de courtes respirations, un, deux, trois, d’emblée, je le lui ai dis plus tard, j’ai été émue voire conquise par ces faux départs. Je n’ai pourtant réussi à n’entendre véritablement que la lettre de Saïko, sans doute à cause de cette histoire de serpent, de cette idée d’être aimé ou d’être aimant.

 

Avant ça, elle me lisait Rilke assise jambes repliées sur son appui de fenêtre ; je l’ai enregistrée le visage tourné au soleil vers le grand parc, toute éberluée que j’étais toujours en admirant le paysage et la grande âme de cette maison de vacances. Je lui ai avoué admirer, aussi, comme elle est toute entière imprégnée de littérature, bien davantage que je ne le suis, moi, et lui ai confié la peur parfois d’être imposteur, me consolant cependant songeant que l’on se considère tous, je crois, quelque part et dans les domaines qui nous animent, comme des imposteurs. Avant ça, on nageait dans l’eau verte d’un haut lieu cinématographique, et, encore avant, je lui faisais remarquer sa manie-manière de répéter, pour bien les ancrer, – tu as un amoureux tu as un amoureux tu as un amoureux ? – certains mots ou certaines questions trois fois.

 

Avant ça, je me réveillais dans un bain de lumière ; j’ai pris les clefs de son appartement, j’ai trouvé la lettre sur le lit, les billets du spectacle sur sa table, et j’ai été émue. J’ai fait un crochet par chez elle, aussi, juste pour lui déposer ce t-shirt estampillé « you are light », pour qu’elle s’en rappelle, en soit convaincue. Encore avant, je dînais avec lui de mets d’Orient ; on a parlé alors de voyage, de voyage au sens large, il disait l’on pense toujours à ce que l’on ramènera de voyage, jamais à ce qu’on y laissera, et je sais déjà ce que de moi je laisserai là-bas. En rentrant je lui ai confié cette drôle de certitude, sans pourtant devoir la nommer, puisque je le sais. – Quoi ? – Qu’il le sait.

 

Avant ça, j’écoutais, en petit-déjeunant et trouvant ça parfaitement de circonstance, Agnès Varda s’exclamer on peut pas tuer les gens qu’on rencontre, c’est ça la vie tout de même ; j’ai passé la journée entre les chansons fifties de mon voisin de bureau, la lecture d’épreuves et le thé aux abricots, à écouter ses histoires d’Afrique et de coeur et puis, mon manteau blanc en guise de parapluie, à promettre si tant est que l’on puisse que personne non personne ne sera triste.

 

Avant ça, je lisais qu’il se sentait bien à l’abri du monde, chez moi.

 

Avant ça, je sillonnais trois capitales en trois jours ; Londres d’abord, Londres ensoleillée, avec une cousine solide malgré l’âme malmenée, la même Londres où j’étais il y a dix ans assise, dans le froid, dans l’attente, recroquevillée, la même Londres où j’ai avancé, là, tête haute, poings serrés, le long du Regent’s Canal, dans un jardin, au milieu de ces gens à l’accent qui rendrait élégant le dernier des loubards. Avant de partir je lui ai mis un peu de mon parfum dans le cou, de mon parfum ambré, pour qu’elle me sente avec elle, pour qu’il lui tienne lieu de collier. Paris ensuite, ma bleue enfin, qui n’a pas changé ni d’ailleurs la teneur de notre lien, la misère de Paris la nuit, le Sacré-Coeur et les néons de la ville qui rendent la nuit noire rose, Paris la robe ré-enfilée en vitesse, Paris le tonnerre dans ma cage thoracique, Paris les météos et lumières qui se succèdent, oser bien à l’abri dans les rues les plus chères de Paris, Paris et ses paris d’amis. Bruxelles enfin, ses épices et des diamants en papier, son large sourire en disant des diamants, c’était pour toi, j’ai trouvé. 

 

Avant ça il disait c’est toujours trop court, avec toi et, consciente pourtant de la hauteur du compliment, j’ai presque eu envie de m’excuser que ça ne soit jamais assez, j’ai cette intense frustration de ne pas pouvoir donner davantage encore que ce que je suis finalement en mesure de donner. Avant ça, il m’avouait se sentir un peu nu, et je me suis dit que, même si la nudité appelle à la nudité, même si c’est parce que je suis profondément intéressée, parce que, dit-il, tu aimes vraiment les gens, que je me permets d’interroger, de creuser et de conseiller, je me dis qu’il faudrait peut-être que j’arrête de mettre les autres à nu. Avant ça, elle m’a demandé ce qui avait changé chez moi, et quand j’ai souhaité qu’elle précise son impression, elle a dit : tu prends plus d’espace.

 

Avant ça, on discutait en anglais avec deux belles Iraniennes ; nous nous sommes désignées les unes les autres en s’attribuant des adjectifs, d’elle elle disait être windy, de moi grounded. On a regardé ses courts-métrages magnifiques, on a parlé de sa mère et de sa voix qu’elle n’entendra plus jamais, on a parlé de l’enfant à venir et, d’un coup, c’est sorti de sa bouche sans prévenir, elle m’a dit à moi, là, en français, mais, mais, tu seras la marraine, tu sais ! 

 

Avant ça, il me disait viens. 

 

Avant ça, je passais un tiers de soirée à partager avec lui un thé glacé, un tiers de soirée à m’exclamer tout haut dans une salle de cinéma, un tiers de soirée à apprendre l’arabe en sirotant du martini du bout des lèvres et à écrire des dizaines de fois nour, lumière, comme ça : نور

 

Avant ça, il concluait, disait-il, après analyse d’un faisceau d’indices, que j’étais bien une fée.

Avant ça, il fronçait les sourcils, il était candide et prudent et je trouvais ça bouleversant; il a répété avec un certain rythme, presque en déclamant : tes-longs-cils-noirs-tes-yeux-noirs. Et puis minuit.

 

Et avant ?

 

A me lire vous trouvez certainement ça bien long, ce déballage qui va et qui vient, cet accordéon. Si vous saviez, pourtant, tout ce que je (me) tais pour mieux vous écrire ailleurs, bientôt qui sait, plus tard, dans le rempaillage d’un texte avorté, dans l’atterrissage précipité d’un livre empressé. Je suis une sorte de méta-secret, c’est ça, un secret enveloppe de secrets ; ne le dites à personne. Pour feindre les détours et rester tout autour, quoi de plus adéquat alors que l’aveuglement des contre-jours, quoi de plus approprié, dès lors, qu’un récit à rebours ?

 

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2 commentaires pour “dekaéximetanouria”

  1. Vous avez l’air très gentille ! ^-^
    Bonne soirée !

  2. Une fée est toujours très gentille.
    Y compris celles qui font de longs récits à rebours.
    Et même celles qui prennent plus d’espace.
    Toutes.

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