Le blog de Victoire


26/07/'15

sweet bitter love

Personne n’aura vu, n’aura su avant lecture que, sachant que j’allais l’y croiser, de panique qu’il s’en aille avant que j’arrive, j’ai traversé en cavalant l’asphalte du grand boulevard, slalomant, imprudente, entre les automobiles en plein élan. J’ai couru littéralement après le feu, alors qu’on sait pourtant qu’il incombe au feu de se déclencher à l’orée du bois, au feu d’atteindre la clairière avant nos pas, au feu de nous rattraper, au feu de décider s’il veut oui ou non amorcer le brasier.

 

Mon amie d’Iran me demande où je suis, je réponds dans les méandres, et elle, immédiatement, de rétorquer ça ne te va pas, sors de là; je sais qu’elle a raison. Lorsque je lui parle du malaise de ces dissonances additionnées, du deuil des deuils à faire, elle dit au fond, c’est la blessure et le pansement qui s’en vont en même temps.  Je sursaute tant cet enchaînement d’un coup semble logique, évident.

 

Je l’écoute me raconter sa rencontre avec ce Vénézuélien, cette phrase, romanesque et théâtrale balancée avant de l’embrasser, I’m gonna die if i don’t kiss you right now. J’envie presque ce garçon de ne pas avoir compris encore qu’on n’en meurt pas. Il y a, dans cette invincibilité relative, quelque chose de miraculeux, quelque chose de désastreux. Quelque chose qui, c’est certain, meurt un peu de ne pas mourir. Paul Valéry parle d’une douleur seconde, moins affirmée, moins lancinante certes que la première qui jure malgré tout qu’on en mourra, celle de ne pas souffrir de toi. C’est exactement ça.

 

Un jour de fête nationale, je reçois tour à tour de deux amours des constellations en livre puis l’horizon en disque. Au troisième rendez-vous, elle aussi a un cadeau pour moi. Elle me tend les ciseaux d’or en disant pour détruire et reconstruire. Le même jour, je me retrouve à dîner dans un appartement inconnu au milieu d’inconnus, initiative spontanée au détour de quelques mots échangés, dénouement logique d’un dialogue qui avait commencé par des histoires d’incendie, de pyromanie, justement. Je me sens à ma place pourtant, invitée, vraiment. Un soir il me donne rendez-vous chez moi pour que la reprise du piano soit notée dans mon agenda; il cuisine comme un roi alors que je fais des gammes, que je constate douloureusement à quel point mes mains, surtout la gauche, ont perdu de leur souplesse, de leur dextérité. Il reconnait pourtant, malgré ma maladresse, les premières notes hésitantes de la tempête. J’écoute la voix céleste de ce garçon lors d’un concert en appartement, j’y retrouve des gens bienveillants, on sirote du martini blanc, je discute avec lui dans mon anglais approximatif de Freud et d’Eros, je chipe le carnet coincé dans la poche arrière de son pantalon, il me laisse faire jurant que de toute manière, mais c’était bien mal me connaitre, je ne pourrai rien lire de son écriture hasardeuse. Je passe un morceau d’après-midi aux côtés du chat Pégase et de cet architecte visionnaire qui m’imbibe d’espoir de part en part. Lorsqu’à propos de ses dessins de ses desseins je m’émerveille qu’il les évoque au futur plutôt qu’au conditionnel, il me regarde avec de grands yeux étonnés de mon étonnement, lui qui ne définit l’utopie qu’en termes de possibles encore inexpérimentés.

 

Je le retrouve pour dîner dans le très bref intervalle entre ses deux avions, à nouveau il me rejoint en courant. Lui qui lit tout aura tout entendu de ma bouche avant de lire ce qui précède et ce qui suit, je réfléchis alors à l’inédit que je pourrais dissimuler entre les lignes pour lui. Cette fois ses yeux – très bleus –  sont plantés dans les miens – très noirs –  tout du long, paupières ouvertes comme corde tendue d’un arc. Une tension lascive, détournée avant d’être décochée, existe par cet échange, comme dans la performance d’Abramović. La corde vacille, elle m’intimide mais je la soutiens, c’est moi qui, allez, regarde-moi, ai initié la joute.

 

Non, tu n’es pas une tête brûlée, elle me dit avant de me quitter. Je me demande alors de quel côté du feu je me trouve, si je suis parfois couverture qui consent à s’allonger sur le brasier, à se consumer de moitié pour étouffer l’incendie, ou si plutôt je suis celle qui déclenche l’étincelle, celle qui tient l’allumette.

 

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