Le blog de Victoire


20/07/'15

madame, vous exagérez

Est-ce un effet d’été, de tissu abdiqué, est-ce la permission tacite de nos peaux délibérément dénudées, est-ce le haut volume des mélodies osé et dès lors les paroles dans le creux de l’oreille amie directement glissées, est-ce la chaleur, est-ce la chaleur, je ne sais pas. Toujours est-il que l’avidité est là. Je me demande si à force d’être de la sorte avide de tout l’on peut devenir, un jour, à vide de tout, ou si l’avidité forme une boucle infinie, un manège délicieusement infernal, up and down, down and up, qui, toujours, enfin, ramène à la vie.

 

Je sais que je suis livide en l’attendant et que mes joues reprennent leurs couleurs dès que je l’aperçois, je reconnais sa démarche de loin, son épaule droite légèrement affaissée par la bandoulière de son sac, ses longues jambes élancées, ses grandes enjambées. Dès qu’il pose le pied sur le même pan de rue que moi je plonge, littéralement si tant est que l’on puisse plonger vers le haut, je plonge dans son cou; c’est instinctif, comme mouvement, comme un étirement d’après sommeil, sauf qu’ici, au-dedans, rien ne craque. Très vite il regarde mon cou à moi et me demande ce que j’ai fait de mes étoiles. Je lui dis que j’avais presque oublié ses traits, en cinq mois, son sourire de loup, mais mon corps lui se souvient très bien, mon corps s’en va naturellement vers lui et se fait doucement violence pour ne pas s’accrocher à sa main. L’estaminet est vide de tout sauf de nous, à la radio ils passent beep-bop-a-lula que j’écoutais en boucle pour ne pas pleurer, je lui dis c’est fou je l’écoutais en boucle pour ne pas pleurer, on se raconte, on se dit les choses, je n’en reviens pas moi-même de le regarder sans douleur. Lorsqu’il me dit qu’il n’envisage rien d’autre que du beau nous concernant, je souris tellement large qu’il demande quoi, c’est moi qui te fais sourire comme ça ? Et lorsqu’en le quittant je l’étreins par trois fois, il me dit que je sens toujours la même chose, lui qui jurait ne pas me sentir. Comme si de m’avoir tant portée il portait mon parfum, ne le remarquait plus, ne discernait plus rien.

 

Un matin je n’ai plus rien autour du cou, la mélodie s’est perdue quelque part. Je panique, je vide les tiroirs, les poubelles, je rampe, absolument je rampe, les trois étages de l’appartement à plat ventre, je m’en vais bredouille, je fais demi-tour, je ne peux pas sortir sans. Je l’ai. Le soir avec cet écrivain ami à présent, on rit prétendument sous cape, on n’est franchement pas subtils. Il lit aux autres les textes du spectacle et, lors d’un passage qui se déroule à Paris, me montre du doigt tout du long, et ajoute, à la fin, je te montre du doigt parce que ça correspond, non ? Dans l’avion, les jeux de vies-à-vies commencent : je le photographie, il me photographie, on ne s’arrête plus jusqu’à la fin du voyage. A Lyon je la rencontre enfin et elle est toute comme j’imaginais, plus belle encore, je dirais, les liens vont de soie dans la ville des soieries, forcément. Quand plus tard elle m’écrit qu’elle ne se sent pas toujours à la hauteur, je lui réponds c’est parce que tu es plus haut; je le pense vraiment. Le soir, le piano d’Einaudi tout en haut de la ville; dans le ciel tour à tour des libellules, des hirondelles, puis la nuit noire piquetée d’astres. On roule deux heures pour rejoindre la maison d’hôte en pierres épaisses et les cigales qui chantent à qui mieux mieux. J’éteins la lumière et il me la fait aussitôt rallumer, je souris en l’écrivant, ça, tiens, il me fait rallumer la lumière. Le lendemain, des confitures multicolores et puis, chaleur oblige, on se jette dans la Cèze, on traîne longtemps dans la rivière, les poissons nous grignotent gentiment. De loin, on aperçoit les dentelles. Plus tard, j’assiste à sa grande étape en avant vers l’un de ses nombreux projets. Un soir au restaurant, je m’attendris devant mon frère qui s’attendrit devant mon père, qui sait qui s’attendrit à son tour en me regardant m’attendrir : la tendresse en cascade c’est beau, je me dis, la tendresse en cascade c’est bien. Dans ma campagne, je lis en une heure quart montre en main cet amour-là de Yann Andréa, avec ses mots en anglais distillés ci et là, nobody, together, sans italique jamais. Je lis démesurément vite, je le sais, ça agace intensément les gens qui voudraient bien lire par-dessus mon épaule. Ma fascination monomaniaque pour Duras n’en finit pas, je me rappelle qu’elle avait commencé sur la route de Provence, l’été dernier; Duras ce doit être un béguin d’été, elle qui jurait pourtant que cette saison n’était bonne à rien. Dans l’église du village, une fille chante merveilleusement, je m’approche pour l’écouter, pour l’enregistrer clandestinement. Dimanche, aussi, au festival de mes quinze ans; on boit du get27 et on fume des vogues frissons, on se déhanche sous le chapiteau en plein après-midi comme si, déjà : la nuit. Face aux quatre mains qu’on jurerait dix tant elles sonnent et vibrionnent, je le sens dans mon dos qui pleure, qui pleure vraiment, de ravissement. Je porte sa main à ma poitrine pour lui faire sentir comme les basses font tressauter mes fondations, il dit je sais, je sais, on dirait que nos battements se synchronisent, et plus tard, je suis au paradis. 

 

Dans mes textes, par discrétion, par pudeur s’il en est – celle des autres puisque je n’en possède que très peu-, je dis il, elle, il, elle, je sais que les personnages se confondent, je sais que seuls savent vraiment les gens qui savent. Mais s’agissant d’elle à qui je pense très souvent ces derniers temps, je peux oser, je sais bien ce qu’elle en aurait pensé : ma Florence est là, je me rappelle de Florence, évidemment quand j’interroge l’intensité, la viabilité de l’intensité, par-là j’interroge Florence, mon-débit-de-paroles-locomotive, mon-petit-coeur-à-vapeur, Florence.

 

De trop d’avidité nous finirons peut-être, qui sait, usés, usés jusqu’à la corde dit-on, là où les noeuds se font et se défont, dans notre plus simple appareil donc : ôtés les masques, les couches superflues, nus, comme déshabillés pour une saison invariable, pour un été immuable.

 

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Un commentaire pour “madame, vous exagérez”

  1. J’aime ces mots qui font voyager, qui touchent la sensibilité.
    Je veux les lire doucement pour être sûre de bien profiter de chaque mot, de chaque souffle, mais rien n’y fait: je dévore tes histoires.
    #fan

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