Le blog de Victoire


12/07/'15

il est là : l’horizon

Lorsque je laisse tant m’échapper le temps que les choses, lorsqu’on est certes éblouis mais aussi éboulis et que l’on tombe, voilà ce qui arrive : je ne sais pas par où commencer et pourtant je commence, j’y vais, allez, avec cette histoire d’éboulis éblouis.

 

Au-dessus de l’Atlantique je partage du champagne avec cette fille constellée d’éphélides de la tête aux pieds, le plafond de l’aéroport de Bruxelles est couvert de coquelicots, je perds puis retrouve par deux fois le bracelet témoin de notre petite infinité. Je l’emmène elle, mon amie de poche, dans les vastes étendues de tourbières; nous nous sommes perdues dix fois en chemin mais ne perdons pas de vue la raison de notre venue : crier. Alors on crie, à pleins poumons on crie, et on se réveille le lendemain matin nos gorges libérées-enrouées, nos voix cassées, comme au lendemain d’une soirée animée où l’on aurait osé parler plus haut que la musique, plus haut que les mots que les maux des autres, enfin. Contre l’enchantement versus la nausée provoqués par les constellations, les liens qu’il y a entre tous entre tout, on partage quelques comprimés de coffea cruda, l’antidote au café. Dans ce bistrot où je l’emmène il y a lui, derrière le bar, je ne le savais pas et lui non plus mais il détecte ma présence avant même de lever la tête, rien qu’à mon parfum. On rencontre un fleuriste dans une boutique comble d’oiseaux multicolores, on s’arrête net face au bleu, ondulé; mais monsieur est fleuriste, monsieur ne vend pas ses oiseaux.  Une aussi longue absence qui grésille sur l’écran du cinéma me laisse interdite, Duras y parle encore de mémoire, d’oubli, Duras, encore, a tout dit. En rentrant je passe à pied devant chez lui : malgré la chaleur immobile qui fige même l’ombre des arbres au sol, malgré ça, ses longs rideaux noirs volettent en dehors de la porte-fenêtre ouverte de son balcon. Je pense il y aura toujours du vent chez ce garçon-là, j’hésite évidemment, puis je reprends ma marche cadencée par, dans mes oreilles, la déclamation de la marche à l’amour de Miron.

 

Juillet est là flanqué d’une canicule qu’on considère légendaire parce qu’on la désapprend à chaque fois, je dors nue toutes fenêtres ouvertes, il semblerait que les températures abdiquent toute idée de jour, de nuit : la lune irradie au moins autant que le soleil, les hommes à la peau tannée sont déjà à la terrasse du café fantasia à siroter l’apéritif avant huit heures du matin. Je fais toutes les nuits des rêves impossibles qui m’étourdissent et me tordent le ventre au réveil. Il me lit les textes qui ponctueront notre beau spectacle et je suis fière, en l’écoutant, de me dire qu’il s’agira vraiment là d’un beau spectacle. A Honfleur on danse, à Trouville l’herbe est douce, l’air plus accommodant, on tient à genoux les bras grands ouverts sur la planche de surf et on trouve ça déjà fantastique. Des orages tirent aux aurores les dix-sept filles de leurs draps, ils sont là si proches qu’on peut entendre leurs trajectoires avant l’impact, comme des roquettes de grande guerre. Il m’emmène à l’improviste voir l’horizon sur scène, alors on écoute l’horizon en partageant des bonbons, je photographie et j’enregistre et il me regarde, amusé, il me glisse à l’oreille archiviste !, il a bien raison. Un soir ils viennent dîner sous la verrière, on admire, comme tous les Bruxellois ce soir-là, le double arc-en-ciel qui relie la ville d’un bout à l’autre, on écoute trop fort les ritournelles de nos adolescences respectives, celui-là me fait tellement rire qu’à chaque fois je m’y perds, d’ailleurs il répète ça y est on l’a perdue, je suis son meilleur public. Je me demande ce qu’ils ont tous à signer S. de leurs missives, mes essentiels, mes s-en-ciel, ça aurait tôt fait de me faire tout confondre, de me faire tourner la tête, ce serpentage. Il y a mes multiples rendez-vous avec lui, aussi, et cette façon remarquable qu’ont ses yeux de se couvrir discrètement mais très souvent d’eau, je lui dis qu’il a de la chance, je me dis, en sa compagnie, que j’ai de la chance. Dans le train vers Paris, ce garçon qui s’appelle Soleil écoute ma conversation téléphonique, mais c’est bien moi la plus indiscrète qui l’aborde la première pour lui demander pourquoi il lit ce qu’il lit, alors il écrit mon nom en arabe, on parle beaucoup, et le trajet passe très vite malgré les grands retards. Je partage un jus d’hibiscus avec celui-là qui attribue mes retours à ses instants charnières, on parle des îles aux perles et des amours pour les sangs mêlés, pour les sang-pour-cent, on parle de projets, de Moyen-Orient, j’achète à un Touareg qui détonne furieusement avec la vue sur les buttes de Chaumont un bracelet d’argent, d’or et de cuivre assorti à ma peau. Dans le métro une Indienne magnifique aborde un Français magnifique à propos du livre qu’il lit, je les regarde épatée sortir, magnifiques, de la rame ensemble : c’est fou ce que lient les livres qu’on lit. Paris c’était pour la surprise préparée par son amour, alors aux Lilas j’arrive derrière elle et passe mon bras autour de ses épaules, elle n’en revient pas, moi non plus je n’en reviens pas d’être là. Je rencontre à la fête cet écrivain qui m’escorte dans la nuit jusqu’à la rue du tapin où je loge alors, plus tard il m’écrit joie des conversations dans Paris, l’été, la nuit ! et je suis bien d’accord avec lui, comme aussi grand il peut être à Paris de marcher sur les pelouses du jardin des archives, un interdit parmi d’autres interdits. Six étages mènent à l’appartement, le quadruple mène à l’horizon, j’ai, autour du cou, une planète contenant une autre planète, à l’oreille elle fait une mélodie. Une mélodie… Quoi d’autre ? En quittant la ville je voudrais me retourner mais ne me retourne pas pourtant, en descendant du train je retrouve cette amie qui était là, deux sièges devant moi, on rit et on soupire de n’avoir rien vu alors qu’on avait tant à se dire. Ces deux-là m’attendent à la gare et on chante à tue-tête dans la voiture avant de rejoindre les autres sur le grand balcon face à la forêt.

 

Je discute avec elle des amours de lune et des amours de terre, on en conclut que l’une comme l’autre, chacune à leur manière, riment avec chimère, riment avec lumière.

 

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2 commentaires pour “il est là : l’horizon”

  1. Wow je suis vraiment épatée! Tu as un talent fou pour l’écriture. J’étais dans un monde complètement différent en te lisant. Merci pour ce moment magique. 🙂

  2. Vous avez trouvé comment on écrit des phrases comme une vague qui nait aux abords du rivage, bombe le torse – enfle ses jupes – se charge de bijoux – se couronne d’écume – esbroufe la parole, et a l’intelligence de retomber au moment où elle devenait clinquante, pour terminer en caresse sur le sable. Vous êtes sûrement jeune, vous aimez le chambardement diffus que produisent les tapotements de votre clavier, vous êtes belle à lire en tout cas et ne l’ignorez pas. Tout ça est très bien. On a encore un peu de Marguerite Duras aux lèvres, Muriel Cerf m’est venue aussi à l’esprit (d’ailleurs je n’ai jamais terminé « Une passion » alors que les 200 premières pages m’avaient envoyé loin dans les sphères du plaisir…), il manque ce petit grain à votre voix qui fait qu’on vous reconnaitra comme on sait PJ Harvey et Leslie Feist en deux notes, même s’il n’y a pas de raison d’aimer l’une plus que l’autre. Mais si vous ne vous perdez pas à vous regarder, à nous décrire les dentelles finement évocatrices de votre anatomie pour qu’on se liquéfie ou vous jalouse (laissez, laissez le bal des débutantes à lieu chaque année, chaque arrivage est plus beau le précédent et moins intéressant que le prochain), si vous ne trouvez pas un sujet, là dans notre Terre à tous, parce qu’il mérite que vous le considériez et nous donniez des raisons de nous y plaire encore plus, vous risquez de laisser partir tout ceci en fumée prometteuse, en traces gâchées sur les draps et perdues pour les rétines sur lesquelles vous méritez de vous imprimer.
    Non pas que vous ne seriez pas éditée, ils sont 600 en France en septembre à l’être. Non pas que vous ne vendriez pas, il y tant de noms qui ne méritent pas d’être cités qui vendent. Mais pour le Mozart qui est en vous, quelques petites claques pour que vous ne le laissiez pas crever par facilité, vous croyant arrivée.

    J’ai envie de vous dire l’inverse de Rilke au jeune poète : vous vous êtes trouvée votre solitude tout ça, sortez et trouvez le monde, maintenant. Attachez-vous à la maison d’édition qui saura vous pousser un peu au-delà de vous, recueillir le cristallin de vos larmes mais vous cogner au deuxième flacon, parce que ça va, on a compris. Avec les photos ! Même si ça leur coûte cher à l’impression – ils vendront de la pornographie, du tire-larmes ou de la guerre nauséeuse à côté pour se renflouer, ils ont ça en stock, ils savent faire. Vous, trouvez le bon angle entre « Moi, ma fragilité sinusoïdale, le doux arrondi de mon nombril » et « Tous à la manifs, indignons-nous ! », et forte de ceci, venez marcher dans leur flaque, sans méchanceté, les écrasant sans le vouloir, juste par que vous arriverez et qu’il faut bien que vous mettiez les pieds sur le sol où, dommage, elles se trouvaient. Mais venez, s’il vous plait, vous avez quelques éclipses à produire !

    Ce message concerne l’ensemble de vos écrits (pour ceux que j’ai lus, je passais ici par hasard en suivant les conseils de Justine Neubach – que je sais avisés dorénavant – et comme les bons gâteaux, mais un rien sucrés, il ne faut pas tout manger en une seule fois, je terminerai plus tard dans la semaine). J’aurais pu utiliser le formulaire de contact mais je voulais entendre la fin de cette chanson de Dominique A. qui me suit maintenant depuis des années et dont je ne me lasse pas. – Légère préférence pour la version en concert de « Sur nos forces motrices », cela dit.

    PS. Ecrivez-leur, à eux ou à d’autres, ils seraient bien cons de vous rater.

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