Le blog de Victoire


11/06/'15

it’s better to burn out than to fade away

Les mois qui commencent un lundi me semblent toujours de bon augure; une sorte de double promesse, une paire de serments.

 

En juin je prends régulièrement la température de mes soeurs fragilisées, j’en appelle l’une, puis l’autre, écris à l’une, puis à l’autre, tiens bon tiens bon, j’écris, tiens bon, je répète. Je m’offre les services de mains expertes pour dénouer les multiples noeuds disséminés de ma nuque jusqu’à mes pieds; elle s’attarde longuement sur la zone autour du coeur, je fronce les sourcils d’un peu de douleur, on se regarde d’un air entendu. Avec ma voisine de palier, pendant que mon voisin de palier me sauve d’une situation malencontreuse, on dîne de fraises trempées dans du chocolat noir, on discute de ceux qui, souvent, prennent de l’attention pour de la tension. Je me réveille, en sueur et en pleurs, d’un cauchemar d’une extrême violence, qui mêle des prénoms, des histoires et des symboliques très fortes. Il est quatre heures du matin, les oiseaux font un boucan d’enfer, je ne me rendors pas. M’attendent à la même heure une promesse, et le courriel désarmé de cette jeune fille d’une quinzaine d’années, qui signe, et ça me bouleverse, une ado perdue dont tu fus un soir le phare.

 

 A sept heures du matin, elle m’appelle et m’annonce qu’elle sera mère. Une semaine jour pour jour plus tard, à neuf heures du matin, il m’appelle et m’annonce qu’il sera père.

 

Je la retrouve dans ce bar et, au milieu d’un de ses récits, elle entonne je me dis heureusement à chaque fois, alors j’attends la suite, et la suite n’arrive pas, la phrase se suffit à elle-même, je me dis heureusement à chaque fois, j’adore ça.

Un vendredi, la canicule fulgurante pèse une tonne sur les épaules des gens qui cheminent très lentement. Ca ne l’empêche pas de courir pour rattraper le léger retard à notre rendez-vous, de loin je lui fais signe de ralentir. Le ciel se couvre d’une robe surréaliste, une sorte d’ouate imbibée d’encre gris-bleu, des milliers d’oreillers délimités par des coutures argentées. On s’installe à une terrasse, je le préviens de la tempête qui s’en vient mais il n’y croit pas vraiment, jusqu’à ce qu’une bourrasque folle fasse voler les verres à pied et nous laisse une minute chrono pour tout remballer et rentrer. On parle de beaucoup de choses, et aussi de ce lieu, d’ici : il me dit non seulement je te lis, mais en plus j’ai tout lu, alors bien sûr je souris un peu songeant au fait qu’il lira ceci. Je le regarde mais lui regarde partout ailleurs en discutant, il ne plonge ses yeux très bleus dans les miens que lors de nos brefs silences, c’est alors à mon tour de regarder ailleurs. Lorsqu’il est l’heure de partir, on hésite cinq minutes à affronter la pluie battante et à sortir, et puis il change d’avis, m’offre un autre verre vin que l’on sirote debout, en se racontant encore des choses, au milieu de la pièce bondée. Sur le chemin du retour, un inconnu m’accompagne et m’escorte jusqu’à ma porte.

Au détour d’une conversation, j’apprends qu’il fut dans la rue, il y a quelques semaines, à quelques mètres de moi. Que cette amie avait, dans son champ de vision, tout à la fois moi à sa droite et lui à sa gauche. A posteriori j’en tremble de partout mais ne manque pas la révérence à cette coquine de vie.

Par trois fois en une semaine, les ministres que nous sommes pourtant trouvons le moyen de nous retrouver, à la table d’un restaurant ou à l’aube pour le petit déjeuner. On repart toujours avec le sentiment de n’avoir pas tout dit, et une légère douleur aux zygomatiques à force d’avoir souri. Un après-midi, nous composons avec soin un bouquet de pivoines et de roses violettes à la teinte désuète. Nous avons rendez-vous avec cette dame de quatre-vingt-cinq ans, qui voudrait céder les partitions de son feu virtuose à quelqu’un qui en ferait, si pas bon usage, au moins usage. J’essaie de la convaincre de nous jouer un air, ce qu’elle refuse obstinément. Alors elle nous mène au sous-sol où les feuillets sont, nous dit de prendre notre temps pour choisir, remonte et se met à pianoter timidement. Plus tard elle nous parle de son amour, des cent vingt et une lettres qu’il ne lui avait jamais donné de son vivant, trouvées quelques jours plus tôt et qu’elle lit, depuis, en pleurant toutes les nuits. Pendant qu’il essaie de réparer sa radio, pour qu’elle puisse à nouveau écouter et écouter encore ses préludes de Bach, elle me parle longuement de son vécu, de nos yeux noisette, à moi et à lui, aussi, de la préciosité de deux vies en parallèle. Vous êtes des cadeaux, elle nous répète, des cadeaux. Elle le regarde et me demande, à moi, la permission de l’embrasser lui. Avant de le quitter, je lui parle de cette lenteur qui m’est inédite mais délicieuse, je m’en vais puis reviens le chercher pour l’emmener visiter la lune, tellement immense qu’elle en paraîtrait presque fausse.

 

Je l’attends voie trois, je l’attends depuis longtemps mais ici pour trente-trois heures de toutes les hauteursil appelle ça de la félicité condensée, moi je qualifierais ça autrement. On nous laisse rentrer voir les passions humaines en chantiers, on nous fait visiter la grande mosquée, on prend souvent la route et toujours il décide de la bande sonore, on a le temps de s’allonger dans l’herbe et de prendre le soleil, de visiter une église aux parois invisibles au travers desquelles le vent passe et siffle entre nos bouches, d’arpenter le quartier, de dériver, de s’offrir des livres, de trouver un titre de roman, le sien ou le mien, d’apprendre nos moues respectives, d’enregistrer des textes, de se confier, à tour de rôle, deux phrases de huit mots chacune. Mais où sont donc les grands soleils qu’on nous avait promis, je demande, là, là et là, il désigne de tous les côtés de moi.

C’est toujours lui les yeux fermés et moi les yeux ouverts, sauf lorsque soudain, juste après la valse lente puis l’apothéose, je réalise; alors je clos les paupières pour garder bien l’eau vive au-dedans de moi. Il me dit un vieil ami dit que nos tristesses ne sont pas tristes. Il a raison, je réponds. Nous, les parenthèses, on les prend des deux mains, on tend grand les bras, on s’en fait des arcs à flèches. On est des guerriers. J’ôte les étoiles d’autour de mon cou, il enserre mon poignet et mesure la cadence de mon pouls. Tu sens quoi, je demande, l’aube, il répond.

 

A peine installée dans l’avion qui me fera traverser l’Atlantique, je sombre dans un profond sommeil, éreintée, à l’évidence, par cette vie dense qui danse et qui danse.

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2 commentaires pour “it’s better to burn out than to fade away”

  1. Incantatoire. Chaque fois que l’envie d’écrire me prend, je passe d’abord ici pour me faire plus poreuse, moins peureuse et finalement courageuse.
    Cette ado de 15 ans aurait pu être moi sans doute, tant à te lire je (re)trouve confiance dans l’écriture… Je me dis heureusement, à chaque fois!

  2. Il est 23.25 h. Soudain, après avoir écrit de nombreux et longs courriels, j’ai éprouvé l’envie, plus de « quarante mois après », de lire au hasard, l’un de vos billets! J’ai aimé celui-ci! A bientôt! Bonne nuit!
    Feu mon beau-père portait un prénom rare: Orfeuil!

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