Le blog de Victoire


16/06/'15

Et qu’est-ce donc qu’un fleuve ?

J’adore me réveiller de bon matin sachant que de mon côté du monde, de l’autre côté de l’Atlantique où je devrais être, une moitié de journée est déjà passée. J’ai alors la tendre illusion de m’accorder un léger sursis, de me jouer du temps.

 

Je sens que je suis rentrée chez moi au nez que je ne colle pas à la vitre de l’avion en arrivant à Montréal, à mes gestes sûrs à la douane, au carrousel, vers le bus, au jetlag que je ressens à peine, à l’accent qui ne me surprend plus et au langage d’ici qui me revient sur la langue dès le premier échange. Dans le métro, j’entends les trois notes emblématiques que font les rames qui se mettent en marche et dont s’est subtilement servi la STM comme jingle, je me souviens alors du chagrin intense qui alourdissait chacun de mes pas lorsqu’il m’avait fallu m’en aller d’ici cet hiver-là. L’avion donc, puis le bus, puis le métro, puis les covoitureuses à qui j’annonce, de trois numéros différents empruntés à des passants, mon léger retard.  J’apprends plus tard que l’une d’elles fut l’amour irrésolu de l’un de ceux que je retrouve là-bas, de l’autre côté, les constellations you know. Je la retrouve, elle, six heures plus tard dans le brouillard. Dans sa voiture, on enclenche la chanson, ma chambre est prête, mes draps préférés aussi, ma clef sur un crochet, rien n’a changé en deux étés. Ici j’ai tout mon temps, j’enregistre sur mon petit dictaphone une jeune violoniste, des oiseaux, des enfants. Mon fleuve est là, l’air salin me remplit les poumons et m’escorte dans toutes mes pérégrinations, je déjeune à cet endroit et quand je passe la porte ce garçon, qui me faisait rougir discrètement et sans fondement, prononce tout de suite mon prénom. Je passe saluer celui-là aussi avec qui on avait regardé, enlacés allongés dans le coffre d’un 4X4, défiler tour à tour voie lactée et canopée. Ils signent pour la maison bleue de Pointe-au-Père, un endroit avec vue sur le fleuve et vue sur le phare, je suis fière et comblée de photographier et d’assister à ce grand instant de leurs deux existences imbriquées. Je fais des kilomètres pour imprimer un roman que je lis en cheminant, à la terrasse d’un café, au bord de l’eau, sur un banc. Les maringouins sont eux aussi au rendez-vous et on s’auto-administre tous, en maugréant et sans se ménager, de grandes baffes pour les faire flancher. On discute de longues heures avec elle, ma soeur d’ici, qui décidément sait tout, sent tout, voit tout. A elle non plus, la transition non-verbale n’aura pas échappé. Je lui écris avant de m’en aller que n’importe où serait chez moi à ses côtés.

 

Pour mon dernier jour dans le Bas-Saint-Laurent, je marche longtemps, jusqu’au Rocher Blanc, là où le fleuve ressemble à s’y méprendre à l’océan. En avançant je songe à cette phrase, j’archive mais je n’efface pas. Je me la répète quelques fois, j’essaie de m’en faire une sorte de mantra.

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