Le blog de Victoire


10/05/'15

de la douceur et de la force

 

Lorsqu’elle me demande si ces escapades en cascade sont bien raisonnables, je réponds je me sauve, tu comprends, je me sauve li-tté-rale-ment. Alors après Istanbul, Paris, la Hollande ou les plages de Normandie viendront les bordures bigarrées de la côte amalfitaine, Montréal et puis, qui sait, des paysages lunaires ou des destinations dont on ose tout juste prononcer le nom.

Légèrement ivres d’un vin vingt ans d’âge et avec cette amie d’amitié dix ans d’âge, nous nous enquerrons à vingt-deux heures de classer mes livres par teinte. Dans un café, je retrouve après des années cet amour qui a tant compté et constate, dans nos taquineries respectives, dans ce qui nous fait rire, nous émeut encore, que rien, si ce n’est la forme de notre lien, rien n’a vraiment changé. J’aime à lui rappeler, il en est surpris je pense, comme je n’ai pas oublié.

Sur une péniche parisienne à l’abri d’une pluie diluvienne, cet homme aux pieds nus et aux cheveux argentés chante dans une langue inventée, caresse puis tour à tour malmène son violoncelle, danse avec lui, change trois fois d’archet, semble faire n’importe quoi et pourtant : tant d’harmonie. Sur cette même péniche, sous cette même pluie diluvienne, une traversée, une tendresse immédiate, fulgurante, l’exploration, une nuit impasse du génie, c’est inédit et pourtant : tant d’harmonie.

Paris déserte, presque morte, un déjeuner en bonne compagnie et le train de nuit de Venise annoncé avec un peu de retard, l’attraper au vol, elle, elle, alterner récits et écoute des mélodies, conversations intenses et silences songeurs comme elle l’écrit, partager un somnifère et discuter encore de nos lits jumeaux mis pieds à pieds, discuter de tant, discuter de tout, à ce point l’une avec l’autre qu’on ne remarque rien des allers et venues autour de nous. Cette telle intimité avec elle, telle que difficile à nommer. Le matin, on trempe nos pains au chocolat dans le café du bistrot du coin, on n’a pas peur de la route, ni de courir en t-shirt dans les champs de colza, ni du déséquilibre sur les barrières au-dessus de la mer, ni du vertige tout en haut des falaises. Le bruit de la mer qui se retire d’une plage de galets, xylophonique monochrome, disons, nous fait clore les paupières de plénitude. Avant le départ, nous poussons la porte d’un restaurant vietnamien, faisons la connaissance de Bao, invraisemblable et magnifique, qui nous bouleverse rien qu’à le voir, là, avec son noeud papillon, puis encore davantage lorsqu’il évoque Madeleine, Madeleine qu’il vouvoie, Madeleine rencontrée là sur la plage d’Etretat – ah it was a love story. Bao, donc, que nous reverrons en septembre, Bao, ce personnage Durassien qui, sans y songer, scelle encore davantage notre lien. Se dire au revoir à la gare de Rouen pour se retrouver, deux heures plus tard, à l’autre bout de la France, et en rire, et profiter, sur mon chemin du retour prolongé, de dix sortes de ciels, d’arcs puis de la lune, gigantesque.

Bruxelles à la météo tropicale et à la poésie partout : en chanson, dans ma boîte aux lettres, mise en scène sur des planches de théâtre. Mon grand frère me fait oser ce que je n’aurais jamais porté, quelqu’un m’écrit que je force, sans me forcer, son sourire. Je la retrouve et l’enlace dans la rue, comme toujours, elle rit. Elle me demande à juste titre tu décadres les cadres ? Ma bleue en Hollande, parmi les fleurs, ma bleue parmi les autres couleurs. Mon père, en noeud papillon lui aussi, lui demande alors c’est toi la grande chanteuse ?  Lorsque, assise en indien sur mon canapé, elle me chante ce qu’il nous restera, j’en reste pantoise, les mots sont.

Période d’entre-deux oblige, entre puissamment émotive et légèrement anesthésiée, j’analyse, je l’ai déjà dit je sais, j’analyse à l’excès toutes les questions que l’on me pose, même celles qui sont rhétoriques. D’où tu tires toute cette douceur ? en est une. Est-ce que tu récupères ? en est une autre. Alors j’énumère ce que bribe après bribe je récupère, ce que j’avais laissé bon gré mal gré de côté. Je redeviens multiple, je dis, et toi qu’est-ce que tu récupères ? 

 

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Un commentaire pour “de la douceur et de la force”

  1. Un texte absolument magnifique. <3

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