Le blog de Victoire


31/05/'15

comme l’eau vive qui ne stagne pas

Il y a de moins en moins autre chose que ma peau sur mes os; je suis affamée, pourtant, mais quelque chose, semblerait-il, me dévore au-dedans et au-dehors, littéralement. Alors l’écart entre deux pulsations est de plus en plus maigre, alors la distance entre mon coeur et l’extérieur est de plus en plus courte, alors mes battements semblent faire tressauter la bandoulière de mon sac fauve au travers de ma cage thoracique, à travers les côtes apparentes, au sommet des côtes à pic, boum-boum, boum-boum.

 

Les nuits sont courtes, je cours et je cours sans jamais être à court :  il y a toute la place, tout l’espace pour cumuler les histoires impérieuses à l’impératif présent – celles pour lesquelles nous sommes les aventuriers, les passagers ou disons l’équipe soudée d’une équipée passagère -, à celles, toutes différentes alors, qui s’apprivoisent lentement, graduellement, qui promettent qu’on a tout notre temps.

 

Il arrive les bras chargés pour le dîner, il n’est pas plus vaillant que je le suis et pourtant tout – tout mais ses yeux surtout – pétille. Un english breakfast pour son anniversaire, une après-midi entière à parler de légèreté affalées dans le canapé, une rencontre annuelle avec ces deux filles adorées. Un meeting prévu pour une heure s’étend au triple du temps, je l’écoute me confier toute la face du monde qu’il aspirerait à changer; parfois il s’arrête avant de reprendre, il dit pourquoi je te dis tout ça et je réalise qu’on me le demande souvent, ça. J’écoute en boucle les lettres enflammées-déclamées d’Apollinaire, je m’octroie un chauffeur attitré, je titube dans l’open space, mes collègues collent un post-it sur mon ordinateur : go home. J’obéis. Un homme me parle de sa maladie comme d’un métier ou d’une identité, je serre dans mes mains ses deux mains avant de le quitter. Dans la rue, je manque de tomber à la pensée d’une pensée. Je regarde, bouleversée, un film qui formalise ma hantise, celle des souvenirs qui s’échappent uns à uns, alors vite j’écris, vite je photographie. Elle glisse dans mon sac, avant que je m’en aille et pour que je prenne soin de moi, deux petites boites pleines de rhassoul et de poudre d’orange. Une dame sonne à ma porte et demande, dans le parlophone, si, petit a : le monde va stagner; petit b : s’effondrer; petit c : s’améliorer. Je ne suis pas seule, je dis, elle insiste alors j’insiste, je ne suis pas seule, écoutez, je vais vous le dire moi, ça va aller, tout va s’améliorer, avant de raccrocher. A quelques minutes du départ elle me met son gilet de laine sur les épaules, comme toujours elle pose ses paumes sur mes griefs. Dans la ville des lumières j’ai la tête qui me tourne, tu ne vas pas tomber promis, il dit, tu es toute dorée, il compare, je n’ai jamais été un secret, je confie, que n’as-tu jamais été d’autre, il questionne, alors, sans réfléchir, je réponds : un hippocampe. Je la retrouve au petit matin avec ce sentiment que l’on pourrait l’une et l’autre se sauver de n’importe quelle, n’importe quelle vraiment, situation, et cette sensation, comme d’ailleurs ma tendresse à son égard, progresse crescendo. Elle m’écrit on avance on ne stagne pas, les pas sont des pas, pas des fins en soi. Cet ami écrivain me confie, en me vouvoyant pourtant comme il le fait depuis dix ans, une révélation qui abdique toute distanciationcet autre ami écrivain m’envoie, de Montréal, j’écris un livre je ne bouge pas je t’attends. Un soir, cinq messieurs se rencontrent dans mon salon pour les besoins d’un beau projet, cinq génies éclatants, alors j’enclenche la musique, je remplis les verres de vin, j’orchestre, je rassemble, je dé-dissipe, je ramène au sujet en répétant allons allons les enfants. Il me fait fermer les yeux et m’offre encadrée une citation étoilée, tous les deux on réserve des billets d’avion, encore des billets d’avion je sais, il appuie ses propos sur ma peau. Ce dimanche au petit-déjeuner, il arrive avec son violoncelle, il s’en arme, moi de mon appareil photo, je le photographie entre les arômes de croissants, de café. Il joue du Beethoven à la volée, le son ricoche sur les fenêtres hautes puis sur la verrière. Je lui dis de me regarder, ce qu’il fait de ses grands yeux très bleus, puis de me sourire, en admettant la difficulté de l’exercice. Mais toi tu souris tout le temps, non ? Ton visage est fait comme ça, dit-il. Au bureau, il y a ce garçon qui me fait rire tous les jours à en avoir mal au ventre, je sais que l’été entre tous ces murs sera long, il le sait aussi, alors il me propose un roman à quatre mains, un paragraphe lui, un paragraphe moi, je dis que ça me va. Je m’arrête au bord d’un champ de coquelicots pour écouter une messagerie, je me cache dans la cuisine pour m’esquiver du supplice des mondanités, elle trouve un adjectif pour nous décrire, elle et moi, elle dit allumées et, franchement : c’est de circonstance. Je lui rappelle qu’il y a encore trois mois de cela il m’appelait son étoile polaire, que ce ne devait pas être vraiment vrai pourtant puisque l’on ne s’éloigne jamais tout à fait de son étoile polaire, on continue à la regarder de loin, non ? Elle hésite sur la question mais rétorque j’aurais plutôt dit étoile solaire. 

Avec ma mère on parle d’instinct de survie, de cette rapidité de régénération ou de renaissance que je ne me connaissais pas tant jusqu’alors, alors elle se demande si ce n’est pas cette histoire de couveuse, d’arrivée très prématurée, ce premier mois de vie dans une boîte en plastique.

 

Je me reconnais et l’autre semble me reconnaitre à mon tour, dans mon rapport de femme à femmes, de femme à hommes aussi, ce rapport biaisé peut-être jusqu’alors, ou alors inachevé. Je remarque que je répète souvent moi je ne vois que, que les montagnes et le ciel, que l’immensité, que le bleu à côté des cumulus, que son rictus amusé ou alors le dernier geste apposé.

 

Au dernier atelier, elles descendent l’escalier l’une après l’autre. Je suis déjà attablée, elles disent en m’apercevant ah voilà Victoire, oh c’est Victoire. On doit s’attribuer des titres de livres, je lui trouve passage et elle rétorque pas sage, ce qui va terriblement bien à l’espièglerie – elle dit expièglerie pour un trait pourtant encore très actuel – de ses quatre-vingt-sept ans. Lorsque l’ambulance vient la chercher, je reste dans un coin de pièce, terrifiée, moi qui d’ordinaire m’approche tout près trop près des tombées, je repense au passage et j’ai, d’un coup, très très peur du passage.

On doit s’attribuer des titres de livres, donc, et elles hésitent quand c’est à mon tour : quelque chose de féminin… non, non, de félin ! Elles m’en prêtent finalement un, emprunté à Bobin : la plus que vive. De l’or, dès lors : toute la chance que j’ai.

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