Le blog de Victoire


18/05/'15

Ah les voyages

A sa belle habitude, il avait sorti de sa veste, comme d’une cape de magicien, une bouteille de vin et La meglio gioventù à regarder sous les couvertures. C’est là, en écoutant l’histoire et le ronronnement du projecteur, que je lui avais confié l’envie soudaine de l’Italie; c’est là aussi qu’il avait dit allons-y.

Alors un mois plus tard on était là, à l’aéroport, à trinquer avant de prendre de la hauteur, et le lendemain, entre Rome et Naples, à déjeuner allongés sur une terrasse inondée de soleil et couverte de minuscules araignées d’un rouge à couvrir du même rouge, jusqu’à ce qu’on s’en rende compte, l’arrière de nos vêtements. A découvrir Pompéi, aussi, à l’histoire figée et aux âmes aussi on le sait, et Naples avec Ti amo sur tous les murs de toutes les rues, puis à rouler jusqu’à la côte amalfitaine. Quand il s’est arrêté pour admirer les paysages verts verts et vallonnés avec au loin la mer, j’ai eu le souffle coupé face à tant de beauté, tant et si bien qu’il m’a fallu réprimer un élan absolu lorsque de joie nous nous sommes enlacés. En arrivant, un restaurant vue sur l’océan, une guirlande guinguette et nos hôtes, notre logement, vue sur l’océan toujours, ceinturé de citronniers et de rosiers. Levée la première, je traverse les ruelles et les escaliers de Praiano, je réponds aux multiples buongiorno et rentre les bras chargés de céréales, d’un pain imbibé d’huile d’olive et de jus d’abricot. Alors on a soupesé dans nos mains les citrons hors-norme, on a exploré les villages de la côte, dans des bus dont les chauffeurs sont applaudis pour leurs prouesses sur les routes exigües, en stop aux côtés d’italiens qui n’ont peur de rien ou alors recroquevillés, cheveux aux vents, dans la remorque d’une camionnette. Amalfi un peu touristique, Atrani les pieds dans l’eau, la montée jusqu’à Ravello sous la brume, la plage de sable noir à Positano, Bomerano désertée, la réserve naturelle que nous explorons en clandestins, avec au centre ces gens qui habitent avec une vingtaine de chiens que l’on entend encore aboyer longtemps après notre départ. En nu-pieds parfaitement inadaptés, on arpente il sentiero degli deli qui porte bien son nom, les sentiers donc, les vallées, on joue les cascadeurs et on grimpe dans les grottes en pierre dorée, il y a le silence, les oiseaux, la pluie et ce parfum braisé dont on cherche la provenance du nez. Quand on demande le temps de marche, on nous répond una oretta, et pendant qu’on attend notre sandwich au prosciutto, la vieille dame répète un momento un momento, force et forge la patience des vacances. Toujours toujours il prépare le café ou les assiettes colorées pendant que je dresse la table du déjeuner ou du dîner, toujours il court après les lézards et les chats en les affublant de prénoms désuets, de bout en bout il me lit cette histoire, La petite fille de monsieur Linh, avec cette chanson – toujours il y a le matin, toujours revient la lumière, toujours il y a un lendemain – qui tout à la fois me berce et me convainc. Dans le quartier de Pigneto à Rome, cet homme nous sauve, je crois, de la mauvaise humeur des veilles de départ, des bagarres infondées des amis très intimes, à coup de crèmes glacées à la rose et au gingembre et de conseils avisés. Dans ce pays on apprend, semblerait-il, à parler en chantant et en dansant, déjà tout petit enfant.

Le dernier soir sur la côte, on reste longuement penchés au balcon : à droite l’orage, à gauche des feux d’artifice, et tout droit, l’océan, et sur l’océan deux bateaux qui scintillent, et c’est pas moi qui le dit, qui scintillent comme deux étoiles dans la nuit.

Ce garçon-là, mi-tigre mi-velours mi-brute mi-poète, est venu me cueillir à l’adolescence, littéralement, comme il cueillait les fleurs cette semaine le long des chemins escarpés et qu’il les disposait, une à une, dans mes cheveux noués. Il est venu me chercher, et je ne mesure pas ma chance d’avoir été dénichée.

 

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(Il y a bien d’autres couleurs à voir dans les images publiées sur mon compte Instagram)

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