Le blog de Victoire


9/04/'15

On ne meurt plus d’amour

Comment vous portez-vous ? – me demande-t-elle, et parce que dans les périodes de cicatrisation l’on réfléchit à toujours à l’excès, je songe à sa question. Comment me porte-je ? A dire vrai, je me traîne davantage que je me porte. La fatigue m’est tombée dessus, d’un coup, lourde comme l’air avant l’orage, pourtant juste après l’après. J’ai le contour des yeux enflé, suis perpétuellement éblouie, comme au sortir d’une infinie nuit. D’autres, par contre, me portent véritablement, et avec quel talent ! Je pense à celui-là qui, au lendemain du jour où, était arrivé pour me sortir de là, d’entre mes murs où, forcément, mon amour était partout. Il avait du insister un peu. J’avais fini par céder et il m’avait attendu dans la rue, m’avait enlacé vigoureusement, poussé sur le siège passager de sa voiture, enclenché la voix enjouée de Roy Orbison volume au max. Sur le trajet, bien sûr, je pleurais, et il ne disait rien, il gardait juste sa main toujours serrée quelque part sur moi – il a toujours eu des mains étonnantes – sur mon genou, mon épaule, ma joue, ou alors le pouce sous mon menton pour relever mon visage en osant un allez, Victoire, heads up !

 

Sur la route, étirée du petit matin au milieu d’après-midi, il pleut de bout en bout. Arrivée à destination, je coupe le contact sur une certaine chanson… Pour la retrouver à l’intérieur de ladite maison, parfaite transition. Il m’embrasse les deux joues. J’avais prié pour qu’il y ait un feu ouvert : il y a un feu ouvert. Et une baignoire sur pieds. La chambre à la Toile de Jouy que j’avais admiré en photo dans le livre est la mienne, remise à neuf, pour le séjour. Le déjeuner est prêt, il mijote déjà depuis la veille. Des circonstances, de mon vécu, il ne sait pas grand chose. Ce qu’il sait, c’est que j’ai le coeur brisé. Pour l’heure, il me semble, il lui semble que c’est suffisant. Je me laisse porter. Il y a l’odeur des sapins et celle du pétrichor, la lumière glissée dans les draps au petit matin, des repas de fête matin, midi et soir, le chat faussement farouche qui s’installe sur mes cuisses sans prendre le temps, comme le font d’ordinaire les chats, de tourner sur lui même, de pétrir la peau pour se faire une place de choix. On regarde Hiroshima mon amour, qui ne pouvait pas mieux dire l’oubli, cet oubli qui me terrifie, et la présence dans un amour de tous les autres amours, l’enchevêtrement, l’imbrication, l’emboîtement des uns dans les autres. J’en reste pantoise. Je l’écoute me raconter son ou ses histoires, c’est selon, avec des détails et une précision tels que me voilà, après portée, transportée dans les moments, les relations et les lieux relatés. Il plante des herbes aromatiques pendant mon séjour, qui évolueront, qui sait, peut-être au rythme de ma guérison, m’offre le seul de ses livres qui ne l’aura pas fait souffrir avec, en dédicace, mon prénom en japonais. Je reprends la route en promettant de revenir aux vrais beaux jours.

 

En la retrouvant, je me rappelle à quel point tout n’est pas perdu, qu’en fait, non, rien ne l’est, que les évidences sont peut-être plus subtiles que cela, que la beauté circule, évolue, change de forme, de dépositaire, voyage, se cache parfois, voilà, mais ne renonce jamais, mais ne s’éteint pas.

 

Comment vous portez-vous ?, me demande t’elle. C’est long, c’est telle-ment long, je réponds.

 

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