Le blog de Victoire


26/04/'15

Mood indigo

 

Est-ce le teint ambré, printemps oblige, ou alors le sommeil retrouvé, ils ne s’y attendaient pas mais me trouvent bonne mine, bon air, osent même les adjectifs « rayonnante », « lumineuse »; serait-ce le chagrin qui me va bien ? Ou bien l’éclat, l’éclaboussure mordorée du chagrin qui s’en va, qui s’esquive pas à pas ? Est-ce la lumière qui, de moi ces derniers mois, s’était discrètement échappée ?

 

Un matin tôt, l’heure des employés, multitude collée-serrée dans un bus bondé. Dehors, il vente à ce point que les gens avancent poussivement, en haletant, dos courbés et visages dirigés vers l’asphalte; ils traversent la rue comme on gravirait une montagne. Une fille entre à l’arrêt suivant, accompagnée d’une autre, la sienne, âgée tout au plus de trois ou quatre années. Je ne peux pas m’empêcher d’écouter leur dialogue à toutes les deux, tout à la fois léger et d’une extrême maturité, comme si mère et fille s’étaient mises au diapason l’une de l’autre. J’aperçois sur le cartable de la fillette un nom commun avec une majuscule, j’ose, pour l’interpeller, poser ma main sur l’épaule de sa mère, et lui demande, en énonçant le mot, s’il s’agit là de son prénom. Oh, me répond- t-elle dans un large sourire, vous connaissez Plume ?

 

Un après-midi dans une salle de théâtre au plancher constellé, je l’écoute, admirative, incarner – incarner littéralement – de la poésie sud-américaine. Au début de sa prestation, il me tend un verre de vin rouge; ça fait partie du spectacle. Je ne le connais pas. Quatre jours plus tard, nous trinquons accoudés à la table d’un bar. Son visage est de tous les âges, de toutes les origines; je ne saurais lui en donner aucun, je pourrais les lui attribuer tous. Il me parle de théâtre comme d’orfèvrerie, n’a de notion ni du froid, ni du temps. Il se souvient de tout. Lorsque je lui parle de mémoire émotionnelle, il me demande, incrédule, ce qui diable pourrait bien ne pas l’être : émotionnel.

 

Un dimanche, elle me laisse plonger mes mains dans ses affaires, ranger, trier, tout mettre à terre, faire de l’espace, trouver de la place. A genoux dans sa chambre, je mesure, émue, la largeur, l’étendue de sa confiance.

L’habitude s’est installée très vite : tous les jours, de nos capitales respectives, nous nous retrouvons et nous discutons. Avec lui c’est l’eau vive, c’est précieux, c’est une autre routine, je porte un autre prénom.

Un mardi, pendant ma courte pause, je la rencontre enfin, elle, cette vraie poète, qui s’indigne quand je lui confie que je ne connais rien à la poésie. Elle m’éblouit davantage que le midi sur les dalles claires, parle de sa surdité comme d’un porte-voix, me dit ma surdité, elle me rend sonore. 

 

Je réalise, ébahie, que je suis encore douée de fantasmes, d’imagination romanesque. Que ce côté-là de moi n’est pas mort, ni même altéré, je dirais presque qu’il est exacerbé, peut-être parce que je l’avais légèrement oublié. Les rencontres impromptues, les heureux hasards, les détours, l’inattendu : ils sont tous là, n’attendent que cela, qu’à nouveau ce quelque chose en moi soit tout disponible, disponible à tout, accessible, accueillant, présent; là.

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4 commentaires pour “Mood indigo”

  1. Et ton sens du merveilleux, il est toujours là.

  2. Tu écris toujours aussi merveilleusement bien.

  3. Victoire,on ne se connait pas mais tes mots et tes photos m’enveloppent,me touchent,là. Alors, pour ça et pour plein d’autres choses, Merci. Et puis,Bise aussi!

  4. tu devrais investir là-dedans pour atteindre la 89ème:
    http://www.celestron.com/browse-shop/astronomy/telescopes/advanced-vx-8-schmidt-cassegrain-telescope
    Passer des soirées glaçantes en hiver dans le parc rempli de Hérons ou de Paons de ta parentèle, à regarder les étoiles. Ramener des photos. Avec un moteur compensant la rotation terrestre et un appareil photo en pose longue tu seras une nouvelle princesse LEIA. Ou alors un chignon de chaque côté de ta tête pourront suffire. Quand j’y pense, j’ai vraiment envie de te voir avec un petit chignon de chaque côté de ta tête. Au diable les étoiles quand on peut toucher du doigt deux chignons.

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