Le blog de Victoire


18/04/'15

en conditions réelles

 

5h35, il fait encore nuit noire.

Nous sommes deux ou trois centaines à nous être levés aux aurores et à entamer une marche plus ou moins silencieuse entre les bougies, au travers des bois. Autour de nous, principalement, des gens du coin; ils plissent les yeux et se reconnaissent dans la pénombre, chuchotent ah tu es là aussi, toi ! s’embrassent, s’étreignent puis se taisent à nouveau. On n’entend d’abord rien d’autre que le bruit des pas sur la terre sèche, les coquericos croisés des multiples coqs aux alentours. Puis, au fur et à mesure que l’on s’approche du lieu dit, le son d’un hautbois, perdu quelque part entre les arbres, entonne en boucle et très lentement les premières notes du sacre. C’est à la fois sobre et tellement intense que l’on voudrait pouvoir se taire encore davantage que l’on se tait déjà, faire silence avec nos gestes aussi, avec nos pas. Il y a déjà foule, ils sont serrés les uns contre les autres sur les bancs blancs face au lac, il faudra, pour y voir quelque chose, grimper dans la forêt, s’adosser aux arbres, s’asseoir sur les souches moelleuses couvertes de lichen. Entre le public et l’étang, un piano attend. Ils arrivent et entament à quatre mains le sacre du printemps, cette pièce pourtant composée pour un orchestre entier, à quatre mains seulement mais l’on jurerait presque qu’ils en possèdent dix. Il en faut bien dix pour tour à tour jouer puis tenir les partitions qui s’envolent au vent, dix pour faire office de dizaines d’instruments, dix contre ou plutôt dix avec les centaines d’oiseaux qui piaillent tant qu’ils le peuvent à la santé du jour. Ils ne se contentent pas de s’attribuer un côté du clavier, de se partager pour l’un le côté grave et pour l’autre l’aigu; leurs mains se croisent, se décroisent, parfois l’un ajoute une note, une seule, entre deux phrases de l’autre. Ces deux-là, on nous l’a dit, s’accordent à la ville comme à la scène, et lorsque je m’approche de plus près, pour y voir de visu le jeu des mains, il y a les alliances dorées à leurs mains gauches respectives, on ne sait presque plus laquelle est à qui, ils se confondent, forment un tout, comme en s’aimant ne pas se contenter de viser, d’espérer l’harmonie, mais l’enclencher, à deux, l’engendrer : l’harmonie. Quand ils ont eu terminé, on a réalisé que, sans s’annoncer, le jour s’était levé.

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Un commentaire pour “en conditions réelles”

  1. J’ai lus ton jolie article en entier et je dois dire que tu écris extrêmement bien. Je me suis emporter dans ma lecture et j’ai adoré. Tu as un réel talent tu sais ! 🙂
    Je viens tout juste de découvrir ton blog et je l’adore !
    Passe un bon weekend et bonne continuation dans ton joli blog
    Marie-Claire

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