Le blog de Victoire


24/03/'15

Quand la beauté nous sauve

 

A l’annonce en trois langues dans les haut-parleurs de l’aéroport, j’ai couru. Je veux dire : je me suis levée, j’ai joué des coudes, j’ai posé sèchement mon passeport sur la tablette clac !, elle a déchiré la moitié de mon billet scratch ! et j’ai couru. Le hasard, ou bien la réservation in extremis de mon billet, aura voulu que mon siège soit le tout dernier de la dernière rangée, 21D. Alors j’ai traversé, en courant d’un même tenant, l’avion tout entier. Du ciel, j’ai regardé les paysages ukrainiens, des paysages, je le jure, aux couleurs déjà presque militaires. A l’arrivée à Kiev, les kalachnikov dans les yeux, de circonstance, je suppose, dans les pays en guerre; une fouille à corps à l’aller et au retour, des dialogues, lors des contrôles, plutôt en mots qu’en phrases : coat, shoes, watch, computer, ID. Un autre avion. Je retrouve Istanbul sous la pluie, je négocie les tarifs avec un taksi, ma valise, que je traîne péniblement dans les rues, s’imbibe de la crasse trempée. On entre dans une maison random, on prend un ascenseur qui s’ouvre sur un restaurant bondé de locaux qui parlent fort et fument à table, des hommes, principalement; ils me regardent avec des yeux ronds, me serrent la main, on me dit welcome trente fois, on me sert un rakı, l’alcool anisé d’ici. Je m’endors vers minuit et me réveille en sachant pertinemment où je suis. La pluie dévale les rues escarpées de la rive européenne, je marche, je glisse et bleuis mes cuisses et mes genoux,  je bois du café turc épais comme du chocolat, j’en garde des particules sur la langue, je m’offre du thé à la rose et une opaline en négociant à peine au Grand Bazaar, je commande un narguilé (à la rose, monomanie oblige) que je fume seule jusqu’à l’épuisement du charbon, m’attable à un restaurant sous les citronniers, à un bar désert,  grimpe grimpe jusqu’à la mosquée Süleymaniye, cache mes cheveux sous mon écharpe en entrant et reste là, longtemps, le souffle coupé face à tant de beauté, d’immensité. Dehors, les parfums multiples : de poissons, de marrons et de maïs grillés, de grenade, de simit, les pains au sésame à une lire pas plus. Assise sur un banc au bord du Bosphore, j’admire le coup de crayon de l’homme, un architecte argentin, à mes côtés. Je le lui dis. Il finira par me photographier, par m’offrir ledit portrait de la ville, par m’inviter à dîner bien plus tard dans la soirée. Mürsel, qui m’offre le thé, parle cet anglais impeccable qu’il m’affirme fièrement n’avoir appris qu’au contact de ses clients, dialogue avec moi avec cet intérêt merveilleusement désintéressé. Un livre qui s’appelle la beauté qui nous sauve m’accompagne tout du long. Je fume de l’herbe en marchant de nuit. Un garçon, voyant que j’hésite en coeur de rue, m’interpelle du haut de son troisième étage et m’indique le chemin. Par deux fois, deux autres à qui j’aurai quémandé ma route m’auront, à défaut de pouvoir me guider par le langage, mené jusqu’à l’endroit exact de ma destination.

 

D’un geste de la main, d’un hochement de tête, cette femme, puis cette autre, m’indique les portes à franchir. J’entre dans une pièce immense et embuée, je reste un instant interdite par le tableau : au centre de la pièce, un cercle en marbre. Sur le cercle en marbre, une trentaine de femmes, nues ou presque comme je le suis, allongées sur des serviettes en coton, seul accessoire que nous avons alors en commun. Je m’allonge timidement, j’observe et j’attends sagement. Je les regarde y passer, je les trouve toutes magnifiques, abandonnées, les paupières closes. Je sens ce qui nous lie et j’en pleure discrètement. Lorsque c’est à mon tour, je ferme les yeux. Elle me frotte le corps vigoureusement, me gomme à m’en faire saigner. Elle me prend la main, me fait sentir la quantité de peaux mortes regroupées sur mon ventre, nous ne pouvons pas communiquer mais je chuchote frotte frotte ôte-moi mes amours mortes, je pense à cette couche qui me rend encore imperméable ou bien à vif, c’est selon, je voudrais qu’il ne me reste que le profond, l’ancré tu sais. Elle me savonne, me lave les cheveux, m’asperge d’eau brûlante sans hésiter, sans se précautionner. C’est à la fois régressif, enveloppant et terriblement adulte. Une fois sa tâche terminée, elle m’indique le milieu du cercle en marbre pour laisser les extrémités aux nouvelles recrues. Je m’allonge au milieu, je suis au centre du rond, les autres femmes forment les rayons. Je reste un long moment à regarder le dôme immense piqueté de trous de lumière en forme d’étoiles. Je regarde les gouttes de condensation tomber de très haut, parfois sur moi, parfois sur d’autres. Je finis par sortir de la pièce, m’habiller. Neuve, je suis, c’était comme elle avait dit. Je passe sur mes lèvres d’un trait de rouge à lèvre vermeil, je me lève et je m’en vais.

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4 commentaires pour “Quand la beauté nous sauve”

  1. je relisais tes anciens textes pour ne pas manquer de toi.
    merci pour cette émotion, si forte, si forte.
    je t’embrasse bien fort.

  2. J’ai re regardé ‘Le K.’ de Pauline après ton article. C’était beau. C’est beau. Sauve qui peut la vie, comme elle dit. Du courage, encore. Et quelques bisous.

  3. Un de tes plus beaux textes. Un coup de coeur, comme bien souvent par ici.

  4. Au gré des lignes, voyager. C’est chouette que tu sois de retour.

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