Le blog de Victoire


16/02/'15

Le lit, autofiction

Le lit  

 

En ouvrant les yeux au lendemain de la première paire de draps partagée avec lui, elle n’avait pas pu s’empêcher de sursauter. Son propre sursaut en avait provoqué un autre, interne celui-là, panique discrète à l’idée de l’avoir réveillé. Elle avait été surprise, à vrai dire, pour une suite de raisons imbriquées. Se retrouver là, d’abord, sa peau cuivrée contre sa peau tiède, indiquait que la scène de la veille, qu’elle avait pris pour un mirage tant elle avait été intense et inespérée, s’était effectivement réalisée. S’éveiller, ensuite, signifiait forcément qu’elle s’était endormie. A quel moment, dans quelle position, par quel moyen : elle ne s’en souvenait pas. Si l’assoupissement inconscient peut sembler banal au regard du plus grand nombre, pour elle, ça avait pris l’allure d’une révolution, pas moins. S’endormir n’avait jamais été, de même d’ailleurs que n’importe quelle autre de ses initiatives, un acte irréfléchi. Jusqu’alors, elle ne s’était jamais endormie sans avoir pris le temps de constater qu’elle s’efforçait de sombrer, sans avoir au préalable quantifié le temps, plus ou moins long, passé à attendre qu’il débarque enfin. Le sommeil. Cette fortune distribuée aléatoirement, aussi précieuse pour elle qu’insignifiant pour les mieux nantis en la matière. On devrait tous pouvoir dormir aussi facilement que l’on marche, que l’on respire, que l’on s’abreuve, que l’on se nourrit. Toutes les fonctions primaires n’ont jamais été, à tout le moins de son côté, logées à la même enseigne.

 

Depuis ces premières heures passées à dormir à ses côtés, ils avaient partagé une bonne centaine de nuits dans le même lit. Avec lui, elle dort sur le dos, les bras largement étendus de part et d’autre de son corps, ou alors le visage niché dans le léger creux sous son épaule droite. Généralement, il se met contre elle et manœuvre avec son corps comme on peut le faire avec une couverture : il l’attire à lui au milieu de la nuit, passe une jambe au-dessus de son ventre, se retourne en gardant son poignet à elle fermement enserré dans sa main à lui, de sorte qu’elle puisse suivre ses mouvements, quels qu’ils soient, qu’ils puissent se tourner et se retourner ensemble dans un sens, puis dans l’autre, toute la nuit durant. Quand il a trop chaud, quand il a besoin d’espace, il la laisse de côté. Comme une couverture. Les quelques nuits où elle ne parvient pas à s’assoupir à ses côtés, c’est qu’il ne dort pas non plus. Il a beau avoir les yeux clos, s’efforcer à un souffle lent pour feinter le sommeil, elle le sait, le sent. Elle sait et s’évertue alors des heures durant à chercher la manière dont elle va pouvoir l’apaiser. Elle reste aux aguets, écoute, attentive, les variations de sa respiration, guette les spasmes, espère.

 

Certaines nuits, ils se réveillent l’un dans l’autre, au milieu d’un mouvement, en gémissant. Ils réalisent, stupéfaits, qu’ils sont entrain de faire l’amour. La surprise ne ralentit qu’un court instant le courant qui s’empresse de les emporter jusqu’au bout. La somnolence, il faut le savoir, désinhibe plus efficacement que n’importe quelle substance récréative. Toujours, après coup, ils se chamaillent en jurant mordicus que c’est bien l’autre qui a commencé. Et puis ils se rendorment.

 

Depuis lui, c’est comme si la température de son corps avait diminué. Pour pouvoir additionner leurs fièvres, elle s’est naturellement défaite de quelques degrés. Alors quand il prévoit de dormir, seul, dans son lit à lui, elle se voit obligée, avant de rejoindre ses draps, de se plonger tout entière dans un bain brûlant. Elle en sort la peau écarlate, gorgée de chaleur à l’excès, suffisamment pour en répandre de part et d’autre du lit et parvenir à s’endormir sans trembler. Seule, elle dort sur le ventre, les bras repliés, à poings fermés contre sa poitrine ; position de garde des boxeurs improvisés, prêts à parer un coup, à en porter un autre. Quand elle dort. Quand le sommeil ne vient pas, des pensées toutes plus incohérentes les unes que les autres envahissent son lit. Ces nuits-là, entre l’existence et elle, c’est la guerre bon gré mal gré, une bataille aux armes pas vraiment égales. Elle abdique, se lève, frotte ses yeux secs, mets de l’eau à chauffer pour un thé.

 

Il lui arrive aussi de dormir avec les autres. Avec les autres, souvent, c’est compliqué. Parce qu’elle ne peut pas s’empêcher de veiller. Les autres, à ses côtés, dorment profondément. Pendant ce temps-là, elle écoute, les bruits qui viennent d’autour, les bruits qui viennent du lit. La respiration, les grincements, les cauchemars qui font tressaillir les mâchoires. Et puis elle les sent, littéralement. Elle sent ce que sent la peau des gens. Aussi suaves que puissent être ces parfums-là, ils la submergent, l’accaparent, retiennent bien malgré elle toute son attention. Elle lessive d’ailleurs sa literie plus fréquemment que de mesure, et ne partage avec personne les premières nuits de draps propres. Pas même avec lui.   Lorsqu’enfin elle parvient à s’endormir, soudain un chuchotement, un craquement, le sifflement du vent. Et la bataille reprend.

 

 

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2 commentaires pour “Le lit, autofiction”

  1. Magnifique ce texte ! On a l’impression que tu lis les fragments d’une autre vie amoureuse et que tu es prête à éclater de rire, je l’ai écouté avec un grand sourire aux lèvres !

  2. tu me fais du bien, Victoire.

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