Le blog de Victoire


12/01/'15

wild is the wind

Pour se rendre à notre lieu de rendez-vous, il faut traverser des bois enneigés, prendre un bateau, rejoindre l’île d’en face. L’écrivain s’assied en face de nous et entame le dialogue en demandant ce qu’il fait là puisqu’il y a, et il me pointe du doigt, puisqu’il y a toi. Il insiste et questionne, incrédule, l’origine de sa présence alors qu’une écrivain, il parle encore de moi, pourrait l’écrire, ce spectacle, rédiger l’histoire de part en part. Je sursaute, je rougis aussi, je dis mais il n’a jamais été question de, mais je ne suis pas, il fronce les sourcils. Se voir légitimer par quelqu’un qui se juge, sans doute, illégitime à son tour, malgré les publications, malgré la reconnaissance, malgré les prix littéraires, m’a fait un drôle d’effet. J’ai souri bêtement tout le reste de l’entrevue, le regard tourné vers mon thé devenu froid, à force. J’ai traversé la forêt dans l’autre sens à la nuit tombée avec suffisamment de chaleur dans le ventre pour faire abdiquer les dernières neiges.

 

Alors que j’énumère sur mes doigts les domaines où il m’aura rendu meilleure ces douze derniers mois, il dit tu m’auras rendu meilleur tout court. On s’endort, avant minuit, dans les bras l’un de l’autre pour se réveiller l’année d’après, sans l’avoir ni attendue, ni entendue, les feux d’artifice entre sa peau et ma peau, toujours entrelacés. Il fait grand bleu dehors. Le lendemain, second jour de l’année, nous prenons la route. Le ciel, morose au grand départ, s’éclaircit au fur et à mesure que nous approchons de la destination. L’autoroute, les nationales croisées, les chemins et puis, enfin, la forêt. Une maison des bois, toit en torchis et feu ouvert, choisie pour passer la nuit. Il noue fermement mon écharpe autour de mon cou et m’emmène vers cette réserve naturelle, où l’on a, pour la promenade, le choix entre une centaine de vélos blancs. Des kilomètres au travers de forêts, de larges plaines dorées, parcourues distancés ou bien côte à côte, parfois main dans la main pour l’exercice d’équilibre, les yeux agrandis-éblouis par le spectacle et toute cette lumière. La nuit, on n’entend que le feu qui crépite dans la cheminée, les supplications du chat goulafre, et le son, presque imperceptible, de mes doigts qui parcourent sa peau. J’ai vingt-sept ans. Dans son oreille, je dis je suis tellement chanceuse. Qui parle ?, il me répond. Les ruelles d’Amsterdam, encapuchonnés sous la pluie, une halte dans un coffee shop plein à craquer d’étourdis et de fumée. Un dîner mexicain, un bed and breakfast et des peignoirs moelleux, un bain suffisamment grand pour deux, un petit-déjeuner gargantuesque étalé sur le lit, et, enfin, les coquillages bleus et blancs, l’air salin : la mer. Lorsqu’on s’assied dans la voiture et qu’il s’agit de rentrer, de revenir de ces quelque trois jours hors-temps, j’ai les larmes qui me montent aux yeux : un mélange de reconnaissance, de joie et, je crois, d’un peu d’amertume face à l’unicité de chaque instant, même ceux que, forcément, l’on aimerait reproduire indéfiniment.

 

C’est la rentrée et, avec elle, des nouvelles habitudes à ancrer. Il y a l’anniversaire à rallonges avec des surprises choisies avec grand soin, quelques mots ou des bougies allumées « après coup ». Mon père fait la file longtemps pour me faire dédicacer ce livre qui s’appelle changer d’altitude. Je déjeune avec lui, semblerait-il à l’abri du monde, ce même monde qui s’est arrêté et où tout, d’un coup, semble secondaire ou inapproprié, où flotte dans l’air ce parfum âcre et sombre, celui de l’effroi et des pensées bousculées. On en discute longtemps, moi assise sur le rebord de la baignoire, lui immergé dans l’eau brûlante. Les grands vents me tirent des draps à l’aube tous les matins suivants. Je retrouve celle-ci dans une salle de théâtre, celui-là dans un café désuet à l’abri de la tempête. On en parle encore, forcément, avant que l’un de nous deux, je ne sais plus lequel, se réveille et dise parlons de poésie, et après la poésie les souvenirs, après les souvenirs les projets, et les rendez-vous qui suivront celui-ci. Avec elles, deux séances de cinéma enchaînées, puis quelques verres de vin pour en parler, projeter et digresser. A ma table, cette amie de toujours, plus vue depuis, ah, me raconte ce que j’ai manqué, depuis, ah. Des événements, semblerait-il, mais rien de ce qui nous lie, puisque tout est resté intact, au moins aussi solide, intense et intangible qu’il y a dix ans.

10899540_780583115346938_1945420132_n10881828_335736756617766_550266283_n

 

Partager sur Facebook, Twitter & catégorie(s) : Les proses

0

Laisser un commentaire