Le blog de Victoire


27/01/'15

Le chambardement littéraire d’Huckleberry Finn

Mardi vingt janvier, heure de table. Des policiers armés jusqu’aux dents s’échangent des regards entendus de part et d’autre des trottoirs de la rue de la Régence. En cause, une missive anonyme, une menace comme il en pleut tant ces derniers temps, qui, climat anxiogène oblige, est prise très au sérieux. Douze heures trente, l’alerte est levée. Elle fait bien, puisqu’à cette heure très précise j’ai rendez-vous, et je ne suis pas la seule, avec les midis de la poésie au Palais des Beaux-Arts. Dix jours plus tôt, en discutant avec un certain rédacteur en chef de l’effroi des dernières actualités, l’un de nous deux, je ne sais plus lequel, s’était justement secoué et aussitôt exclamé : parlons plutôt de poésie. Alors oui, cent fois oui : parlons plutôt de poésie.

 

Pour rappel, l’idée des midis consiste à inviter un conférencier qui, cinquante minutes durant, présentera un auteur ou une thématique. Chaque séance propose une conférence ponctuée par une ou plusieurs lectures, par un jeune comédien, de textes à propos.

 

Pour cette fois, c’était au tour de l’auteur / traducteur Bernard Hoepffner accompagné du jeune comédien David Murgia de venir présenter les aventures d’Huckleberry Finn, roman picaresque de Mark Twain édité à Londres il y a plus d’un siècle. Cette suite des bien connues aventures de Tom Sawyer fait partie des quelques centaines de traductions de Bernard Hoepffner. Si d’autres avant lui s’étaient lancés dans des traductions (tronquées ou édulcorées) de l’ouvrage, Bernard Hoepffner a pris particulièrement soin de rendre justice et hommage à la démarche aventureuse de Mark Twain : celle de rédiger à la première personne avec la voix d’un illettré.

 

D’entrée, B.H. nous présente l’ouvrage comme un « livre révolutionnaire », tant dans sa politique que dans son écriture. Il cite, pour ce faire, Georges Steiner : «  vous pouvez faire tout ce que voulez – une mauvaise traduction, une mauvaise adaptation – une mauvaise traduction, avec un chef-d’œuvre, cela reste un chef d’œuvre. Il y a quelque chose, derrière la langue, qui touche au mythe. »

 

S’en suit une brève présentation de Mark Twain, nom de plume ou nom de guerre comme il le qualifiait lui-même, d’un certain Samuel Langhorne Clemens. Du vieil anglais twain, aussi, signifiant jumeau, double ou duo, personnalité « recto verso » sur lequel l’auteur aura joué dans tous ses récits. Tom Sawyer représenterait, dans une certaine mesure, la partie plus « conformiste » de l’auteur et Huck Finn le pan plus « incivilisable » de sa personnalité. Twain est tout à la fois célébrité et révolutionnaire, bon bourgeois et nihiliste. « Rien n’est aussi bon que la littérature faite en douce le dimanche », avouait-il.

 

Pour inspirer les descriptions de son ouvrage, l’auteur a parcouru deux étés de suite les berges du Mississippi. David Murgia se lève, ose, en souriant, un « c’est la première fois que je lis un illettré ! » et s’engage dans la lecture des descriptions lyriques et très poétiques du fleuve parcouru « toujours nus (sur le radeau), le jour comme la nuit », des parfums et de la lumière qui l’accompagnent, des météores qui seraient, écrit-il, « des étoiles gâtées qu’on a poussées hors du nid ».

 

A B.H. d’ajouter que si c’est le langage presque dialecte d’Huck Finn qui a donné son style au livre, c’est indéniablement le fleuve qui lui aura donné sa forme. Il évoque également les astuces typographiques, celles de Twain puis les siennes, pour traduire l’illettrisme de Huck : « sivilisé » au lieu de civilisé par exemple, tout sauf, dit-il, « du baragouin illisible ».

 

La conférence se termine par David Murgia qui, non content de lire, se met à chanter. Bernard Hoepffner, dépourvu par le temps qui lui aura semblé bien court, conclut par cette affirmation qui, si ce n’était déjà fait, aura fini de nous conquérir :

 

« Lisez Mark Twain, vous en serez transformés ».

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Les midis de la poésie, c’est presque tous les mardis du monde entre 12h40 et 13h30 aux palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Si je vous conseille de n’en louper aucun, je vous donne quant à moi rendez-vous le 3 mars pour une présentation des travaux respectifs d’Olga Orozco et Alejandra Pizarnik.

Cet article se retrouve également sur la très chouette plateforme culturelle belge Karoo.

 

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