Le blog de Victoire


19/01/'15

l’amour en fuite

Chez moi, vous ne trouverez que très peu de photos de lieux et d’êtres chers, de portraits encadrés à mes murs. J’en discutais avec elle, et de ce besoin paradoxal, pourtant, de photographier constamment, et de placarder, virtuellement, de multiples espaces. Pour la même raison que je partage avec vous quelques-uns de mes épisodes ici, j’ai besoin, je crois, que quelqu’un d’autre – ou mille, c’est selon, soit garant de ce qu’il se passe à l’intérieur et à l’extérieur de moi, en images ou pas. Que quelqu’un, si d’aventure il m’arrivait d’oublier, me rappelle la lumière qu’il y avait ce matin-là, ou l’engouement relaté, l’enthousiasme supposé à propos d’un échange, d’une interaction. Vous êtes le prolongement de ma mémoire qui flanche, vous êtes des extensions de moi. Je ne devrais peut-être pas donner à l’autre, au sens large, ce pouvoir, disons cette responsabilité-là. C’est comme ça : difficile de se contenter de soi.

 

Dans ce climat un peu anxieux, un peu inconfortable, il y a des scènes dont, justement, je me souviendrai longtemps. Une étreinte de sa part et ses yeux trempés lorsqu’elle me conjure presque de ne jamais cesser d’imaginer, mon père qui m’attend, droit comme un piquet et un peu inquiet, à la sortie du métro, la boîte, et dans la boîte une fleur, qu’elle m’offre alors que nous nous rencontrons presque pour la première fois, les bottes de pluie et les rayons qui filtrent à travers la forêt encore humide des tempêtes à répétition. L’amour en fuite, le premier des films de Truffaut que je regarde, un tiers dans mon canapé, un autre dans un bain, le dernier sous les draps.

 

A la première session d’une série d’ateliers sur le récit de vie, elle me regarde, perplexe, de ses grands yeux bleus dévorant sa peau parcheminée. Elle a quatre-vingt-sept ans, elle dit tu te rends compte, de soixante ans ton ainée. Ses mots, lus très haut de sa toute petite voix, sont tour à tour drôles, bouleversants, puissants, et toujours, et surtout : résolument sans âge. Je ris en écoutant ses bêtises de gamine, frissonne d’entendre que l’écriture est son repère quand elle descend dans le ventre de la terre. Quand c’est à mon tour de lire, elle proteste : moins vite, moins vite. Et juste après : qu’on savoure un peu. Que peux-tu bien avoir à raconter d’une vie encore si courte, si jeune, elle demande. Je souris.  Si vous saviez, je lui dis.

 

 

 

 

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