Le blog de Victoire


15/12/'14

Il y avait quelqu’un, il n’y avait personne.

Nuit tombée à l’heure du thé sonne déjà le glas de cet instant, précis et fugace, de l’année qui s’achève. Il fait si froid dehors et, la plupart du temps, si sec et si bleu; quand il ne recouvre pas la ville comme une couverture, le brouillard sort de nos lèvres entrouvertes à la cadence des histoires racontées, des saluts échangés. Les jointures des mains se figent, les écharpes se tiennent à hauteur de nez, les intérieurs, à tout le moins le mien, sentent la cannelle et le clou de girofle. Je me blottis volontiers, chaussettes épaisses et étreintes serrées, vite, vite avant décembre échappé.

 

Lorsque l’on se réveille d’humeur chagrine, sans raison plus valable que celle de l’heure prématurée, j’hésite quelques secondes à m’y laisser cantonnée; et puis je tourne les talons, je dévale les marches et lui attrape un pan de manche qui n’a pas encore franchi la porte d’entrée, je dis tu es le roi, il sourit, il s’en va. Avec mes cousines, on se retrouve dans le vieux cinéma, celui avec les fauteuils rouges, un guichet sous cloche et un pourboire pour l’ouvreuse, on regarde Le sel de la terre mi-terrifiées mi-émerveillées, mi-dévastées mi-déterminées. Autour du dessert, lorsque j’évoque avec lui, de quarante ans mon ainée, les trois seules choses qui comptent finalement, nous dissonons sur les deux premières et entonnons, d’une même voix, la troisième : l’amour. Evidemment on ne s’apprend rien, mais ça a le bénéfice de nous amuser. Je feuillette quelques pages de la caresse de François Solesmes et en reste pantoise, je passe ensuite la soirée à lire son blog, l’histoire de sa romance avec cette autre auteure à l’épilogue tragique. Une conversation avec elle, entre Bruxelles et Rimouski par-delà l’Atlantique et elle valide, d’après les expressions de mon visage de l’autre côté de l’écran, l’état dans lequel je suis. Tu as l’air si bien, dit-elle avec son si charmant accent. Il y a aussi les rendez-vous du mercredi soir, avec ces dix autres de tous les horizons, de tous les âges, où l’on médite, où l’on échange, où l’on s’essaie à la pleine et véritable conscience. Sur un coup de tête, je m’achète quatre tubes d’aquarelle, et passe une soirée entière à m’y essayer, à explorer les variations, les possibilités des nuances. Je rentre les joues violettes de mes promenades dans le froid, m’offre une branche de sapin rien que pour l’odeur, quelques recueils de poésie de seconde main. Je suis un peu malchanceuse et essuie des mésaventures deux jours d’affilée avec ma voiture : la première m’amène un garçon au sourire indéfectible, qui me conseille de rester au chaud alors qu’il s’occupe de tout; la deuxième m’inflige, d’abord, montée d’adrénaline et insultes non méritées pour, ensuite, dans la nuit et au fin fond d’un café, m’offrir un verre de rosé, des discussions et des secrets confiés entre nous qui ne connaissons même pas nos prénoms respectifs, qui oublieront même de nous les demander avant de nous quitter. J’assiste avec lui, dans un restaurant italien, à ce concert de jazz qui reprend Ferré, Brassens et Brel, cuisine enfin pour mon grand-frère, on passe deux heures, et je loue sa patience, à dérouler une guirlande de cinquante mètres pour se fabriquer une voie lactée maison, là, juste sous la verrière.

 

Je me mets en quête de trier mes multiples boîtes dans lesquelles je conserve mes courriers depuis, disons, une vingtaine d’années. J’y retrouve de tout : des lettres sur papier-calque, dactylographiées, d’expéditeurs inconnus, d’amours révolues, non datées, non signées, naïves ou, a contrario,  saisissantes de clairvoyance, mensongères aussi, débordantes de beaux sentiments, le mot « magie » dans une sur deux, Oh Victoire, Chère Victoire ou mille sobriquets, beaucoup de toujours vérifiés, de toujours aussi de la part de ceux qui ne reviendront sans doute jamais. 

 

Il utilise le mot réemménager en lieu et place de réaménager et il ne croit pas si bien dire, en plus des meubles sens dessus dessous c’est l’espace entier qu’il réinvestit de sa présence, de son engouement. Je suis l’invitée, je ne l’avais presque jamais été, et de mon nid on passe à sa tanière; je dors dans ses vêtements, utilise sa brosse à dents, laisse trainer quelques affaires, il s’enquiert de mon bien-être chez lui, on enchaîne les soirées cinéma face à son écran projeté. On dirait un début d’histoire, il y a de la perspective, de la place, de la place pour le laisser faire, le laisser dire, le laisser prendre l’initiative de me rassurer en quelques mots et, de la sorte, de me rendre cette liberté d’esprit que je laisse parfois, bien malgré moi, cadenassée à des pensées mal influées. De la place, aussi, pour la paume de nos mains de part et d’autre du corps de l’autre, juste pour ça, pour le toucher, le contact, au petit matin et tard dans la nuit.

 

J’ai accueilli les premières réponses à mes multiples requêtes professionnelles avec un sentiment d’excitation, contenu et modéré pour éviter la retombée, qui dit ça y est, ça commence. Depuis, dirons-nous, ça aura été dans tous les sens : rendez-vous dans des agences passionnées et engagées, du slogan pour parler à tous les intervenants d’une fondation contre le cancer à un fichier promotionnel pour de la construction, d’une candidature déterminée à des biographies d’artistes.

 

Nous arrivons trop tôt au rendez-vous, toutes les deux, alors je lui propose de monter se réchauffer dans ma voiture; une confidence en mène à une autre et soudain, son projet de pièce de théâtre pour lequel je pourrais lui prêter ma plume, qui raconterait son histoire, d’intenses péripéties au départ de l’Iran mais pas seulement, un récit qui démarrerait par Yeki Bood, Yeki Nabood, il y avait quelqu’un, il n’y avait personne, comme s’enclenchent d’ordinaire les contes en Persan.

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