Le blog de Victoire


22/11/'14

le sens du sens

On craint souvent qu’en liberté, cette destination évasive et non quadrillée, les journées semblent longues. Que le large ne puisse se savourer qu’enserré entre des clôtures bien délimitées. Il arrive sans doute que cela soit vrai. Trente jours ou presque depuis mon accostage en liberté, déjà ou seulement, et pas un seul pour me languir. Il faut dire qu’en liberté, il n’y a rapidement plus vraiment d’utilité, outre objectifs à sceller, à noircir les cases du calendrier.

 

Le jour de mon départ, je sursaute presque lorsque j’ouvre cette lettre, puis ce carnet qui en contient une autre, lorsque j’aperçois cette bienveillance à mon égard, des bonne chance à la volée. Il m’avait pourtant semblé, par insatisfaction de ce quotidien-là, avoir été avare humainement parlant, et ce bien malgré moi. Avoir pu être aimable, appréciable et semble-t-il davantage encore, alors même que j’étais dissimulée sous ma peau de chagrin, m’a émue, je crois, au plus au point.

En liberté il a fallu d’abord se remettre sur ses deux pieds. Laisser de côté les comprimés de sommeil et avec eux une amnésie inquiétante, pleurer tout mon saoul jusqu’à en vider la réserve d’eau, comprendre, enfin, pourquoi l’on dit déséquilibré pour dire fou en politiquement correct, reconstruire dès lors la charpente d’un équilibre neuf. Réaliser que tout semble déjà s’alléger à la simple idée de lui. Et que ça suffit. Réaménager mon bureau, inverser les meubles, allumer des bougies, éclairer la table pour donner résolument envie de s’y atteler. Ecouter attentivement les conseils business qu’il s’évertue à me donner jusqu’aux petites heures, cette science imprécise qui n’en reste pas moins une et qui m’était tellement étrangère jusqu’alors. Voir, d’un même tenant, comme son regard s’illumine lorsqu’il peut m’apporter, de cette manière qui lui est propre, son profond soutien. Etre expansive, extravertie, échanger des poignées de mains, prendre la parole en anglais, avoir foi pour qu’ils aient foi.

 

Et puis on marche, soleil bas et froid mordant, on dort des heures, enlacés ou chacun de notre côté du matelas, peu importe pourvu qu’il reste un centimètre de peau à peau. Je dîne chez elle et admire son sens aigu de l’esthétique, où tout, jusqu’à la tarte aux tomates qu’elle nous sert, est millimétré, à sa place, fin, délicat. Je laisse s’échapper une bouteille entière d’huile d’olive de mes mains et l’on se voit offrir, de mon voisin alerté par le bruit, un verre de whisky sec comme support aux litres à éponger. Je cuisine pendant des heures, use à outrance d’épices colorées. Je monte un dossier de quinze pages pour une résidence d’écrivain à Montréal l’an prochain, j’y mets tout ce que j’ai, noue le tout avec de la ficèle rouge et blanche et le laisse, de mains à mains, dans un bureau du ministère. On se donne rendez-vous pour quarante-huit heures entre nos deux capitales. J’affiche que sera, sera sur le mur face à moi. On fête les trente ans qu’elle aurait eu, on fait le tour de ce jardin magnifique qu’il a dessiné pour elle, pour nous garder avec elle. Elle tresse prudemment mes cheveux. On se retrouve dans une librairie de seconde main. Je troque avec elle ses bons services contre les miens; on en discute autour d’un thé et de chocolat au citron, je réalise que j’avais failli renoncer, la veille encore, à cette rencontre qui devait forcément arriver. On descend la couette et les oreillers sur le canapé. Je perds la voix en évoquant un sujet qui coince. Je l’accompagne et on arrive, chargées de couvertures, de biscuits et de lait, dans cet endroit, grand et froid. Je regarde ces matelas entassés au sol, je pense à mes insomnies, indécentes soudain, dans mon palais, ce garçon minuscule scande police partout justice nulle part, et ce sourire immense qu’ils ont, bon gré mal gré, flanqué sur le visage, je sors en tremblant, je la comprends. On se réveille deux heures avant l’heure à plusieurs reprises, on sort alors qu’il fait encore nuit. Il dit que mes caresses ne se ressemblent jamais. J’ose mettre les mots sur ce qui pèse. Je décide de distiller un peu davantage cet amour que j’avais, consciemment ou non, choisi de concentrer, de centrer.

 

Avec cet auteur, on parle de vérification par la vie, d’une autre vision de la fiction. Il dit, un peu avant de raccrocher, c’est parce que toi, tu as le sens du sens. 

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2 commentaires pour “le sens du sens”

  1. Quelle résidence 🙂 ?

  2. Manon, une résidence organisée par la fédération Wallonie-Bruxelles en collaboration avec le Québec 🙂

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