Le blog de Victoire


6/09/'14

Pas même

6h02, il fait encore nuit. Il me semble que c’est une bonne heure pour te rejoindre ici. Ces dernières semaines, je t’ai gardé fermé, faisant négligemment offense à ce rituel vieux de plusieurs années pourtant, cette habitude qu’est de griffonner entre tes pages le récit mes journées, dans les détails à retenir pour la suite. J’ai toujours trouvé quelque chose à te, voyons, à me rappeler. Ce mois d’août, j’ai expédié la tâche, résumant en fin de semaine et en quelques mots les sept journées déroulées, geignant mais je n’ai rien à raconter, rien, pas d’éclat, pas d’ivresse, pas même de douleur suffisamment lancinante pour en faire un poème, rien.

Avec un peu de recul, et d’observation dans ma mémoire rétrospective, je réalise que j’exagère un peu. En août, il y a eu ce covoiturage avec trois parfaits inconnus, dont un réalisateur et une eurocrate avec lesquels nous avons discuté ardemment deux heures durant avant de s’endormir, en même temps et instantanément, pour le reste du trajet. J’avais rendez-vous au café Les Foudres, à Paris, avec cet auteur dont j’avais lu la dernière oeuvre, comme je le lui avais confié plus tôt, presque sans respirer, pour une interview sur les enjeux de l’autofiction et de l’autobiographie. J’avais préparé une douzaine de questions, je pense bien lui en avoir posé cent; la conversation, puisque c’en était une, était vive et fluide, passionnée et, pour l’une comme pour l’autre, je pense, emplie de résonances. On se comprenait, comment le formuler autrement ? La rencontrer après avoir dévoré son histoire vraie m’a donné le sentiment de partager un café avec un personnage. J’ai sursauté quand son fils, dont elle parle souvent entre ses pages, lui a téléphoné. J’étais à l’intérieur d’un livre, au milieu des protagonistes, que je connaissais déjà avant de voir se mouvoir leurs traits. Je devais dégager, je pense, un certain enchantement en quittant Les Foudres, puisqu’un vieil homme est venu attraper mon bras et a dit vous n’êtes pas d’ici, vous, ma petite dame, et qu’un autre, un peu plus jeune et traversant la route en même temps que moi, m’a accosté le plus naturellement du monde en scandant ça va mademoiselle? – un gros baiser qui claque sur ma joue – c’est quoi votre signe astrologique ? La journée s’est conclue sur un verre de vin et quelques morceaux de mangue sous la pluie avec ces gens, à nouveau, anonymes auparavant, par l’arrivée dans l’appartement de ma bleue qui avait tout préparé pour mon arrivée, par un bo bun et un mojito framboise partagé avec elle dans le quartier. J’ai passé la matinée du lendemain à marcher seule dans la ville désertée, puis je l’ai retrouvé, rue Oberkampf, j’ai enfoui mon visage dans son cou et Paris était à nous. La suite ressemble à un automne prématuré, une saison en avance, on n’était pas préparé. Le feu dans la cheminée de ma campagne, notre expertise dans le chapardage, le mulot sauvé de justesse de la gueule des chats, les journées aux pans humides, la pluie en continu, même à l’intérieur, Annie Ernaux sur une scène et ses réponses décousues, un rendez-vous sur le rooftop des voisins américains.

Lorsque je suis revenue à moi après cette demi-minute d’inconscience, en n’ayant pour tout souvenir qu’une sorte de cauchemar noir à la bande sonore tonitruante et le goût de ses lèvres – il avait tenté le bouche-à-bouche, j’avais gardé l’impression d’un baiser – en ne rappelant ni de ma tête basculée vers l’arrière, ni de mon apnée provisoire, ni de mon regard filant ou de mes légères convulsions; lorsque je suis revenue à moi après cette demi-minute d’inconscience, j’ai vu son regard, un regard que je ne lui connaissais pas. Dans ses pupilles, de la peur évidemment, une réminiscence de panique encore trop jeune, immensément de chagrin également, et puis des interrogations, la conscience du risque qu’implique indéniablement l’attachement à l’autre, la potentielle douleur.

Et puis septembre. J’aime par dessus tout les mois qui démarrent un lundi; c’est le luxe d’une double page blanche. Je décide, poigne serrée, de convertir le cercle vicieux en enchaînement vertueux. Je lui coupe les cheveux alors qu’il m’enlace, qu’il s’endort presque la tête appuyée contre ma poitrine. J’apporte à développer ma pellicule argentique entamée il y a deux ans à Montréal et terminée cet été. Je pose des bougies dans la gouttière et nous dînons là, sur notre balcon de fortune. Nous buvons du vin, avec elle, en gardons les sillons de nos lèvres rouges-rouges, et dans l’engouement, nous nous confions le peu que nous ne nous savions pas déjà, même ce qui est laid et un peu amer, voilà, ça y est, nous savons tout l’une de l’autre. Il passe m’embrasser en vitesse, je lui dis tu vas me manquer, il me répond je ne sais pas anticiper le manque, moi, et j’envie cette façon qu’il a de ressentir par à-coups, au moment même ou rien du tout, à l’instant vrai finalement, et non à l’idée de.

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Un commentaire pour “Pas même”

  1. “J’ai toujours été torturé par le goût de l’éphémère. D’un éphémère saisi, perpétué, sauvé… Je ne serais pas devenu un écrivain si je n’étais habité par un ange-démon qui me pousse à me pencher sur tout ce que guette déjà le temps avec des yeux d’oubli…”
    — Romain Gary – Les trésors de la mer Rouge

    J’y joins quelques bisous douce Victoire

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