Le blog de Victoire


14/08/'14

format livre

L’échappée avait démarré un jeudi soir, en festival au milieu de la campagne, quand nos mains nouées marquaient discrètement dans les paumes l’une de l’autre le tempo du bluegrass qui se jouait sur scène. Quelques heures plus tôt, nous avions subitement modifié nos plans d’exil outre-Manche et réservé à la sauvette une maison à Suzette, ce village de Vaucluse au nom au moins autant enjoué que ses pairs à la même consonance, musette, guinguette, pirouette. Nous avons pris la route, opté pour du boogie-woogie à la radio, choisi pour notre courte pause de nuit un de ces motels de bord de route et roulé, roulé, roulé encore en choisissant, pour éviter le chassé-croisé des vacanciers, les nationales bordées de champs de tournesols puis de lavandes.

 

La maison nous attend là, pierres épaisses et volets bleu pâle. J’ai, en poussant la porte d’entrée laissée ouverte avant notre arrivée, en entrant dans la cuisine à l’odeur si singulière, une sensation brève d’ivresse, d’ivresse d’envisager cet espace, immense, solide et solitaire, à nous, rien qu’à nous pour ce temps-là. Nous ne sommes ici ni chez lui, ni chez moi, la neutralité de ce lieu fabrique en conséquence un chez nous temporaire, je crois que c’est ce qui m’émeut à ce point ; la possibilité fugace d’un toit commun. Nous faisons le tour des multiples pièces, les pieds nus sur les dalles rouges et froides, choisissons notre chambre parmi les quatre et admirons la vue depuis le balcon avant de laisser glisser sur le sol nos vêtements chiffonnés par le voyage, dans la baignoire en contrebas nos corps fatigués. A la nuit tombée, serrés au plus près l’un de l’autre à l’abri du parasol en coton jauni, on admire l’orage dont l’intensité masquerait presque les chansons désuètes du bal donné en plein air au bout de l’unique rue de la commune, lady lady lay, jusqu’à ce que la pluie se fraye un passage vers nos vêtements rapidement imbibés et nous oblige à rentrer nous déshabiller.

 

Tous les matins, la même habitude, presque un rituel : j’ouvre les yeux avant lui et me retourne pour lui faire face, je lui souffle je suis vraiment heureuse, il ricane gentiment, toujours, avant de m’enlacer. J’ouvre grand les volets sur la vallée sans prendre la peine de couvrir ma peau nue, la lumière irradie, les yeux restent plissés, ici, et nulle part ailleurs, j’opte pour du café au petit-déjeuner. Sept jours sans les compter, montres et téléphones rangés, à n’être guidés qu’à notre guise et par les carillons de l’église, dong, dong, dong, lire, dormir, dong, dong, cuisiner, discuter, beaucoup, observer depuis le balcon le va-et-vient des villageois, des passagers, et le déclin, lent et langoureux, du petit jour. Il nous faut peu d’autre chose que nous même pour nous combler, nous deux c’est  déjà beaucoup, nous deux c’est amplement suffisant. On se promène entre les pins, en sandales sur les tapis d’aiguilles, il choisit le plus grand arbre pour l’escalader comme un singe, mon amour à l’amour du toujours plus haut, il tangue avec les branches sous le Mistral. J’étale de la crème sur ses épaules prétendument brûlées, on boit du vin ou de la grenadine, le vent fait claquer les volets, on prend le temps, le soir, de se raconter ces journées pourtant passées côte à côte, on écoute la voix d’avant, et la voix d’après de Marguerite Duras à la radio, nous dînons sous les lampions, sommes fous à lier, laissons s’échapper de nos gorges libérées des cris d’animaux, c’est autorisé. On part en quête d’une rivière désertée, on la retrouve, transparente, glacée, et on s’y plonge tout entier, trois jours d’affilée, en sous-vêtements puis complètement nus, on y fait des ricochets, on y appâte des poissons microscopiques avec du pain, on s’y repose sur des fauteuils posés dans l’eau.  Il attrape dans un verre avant de les libérer ces insectes qui me font hurler de façon inconsidérée. Un soir, dans le ciel, on aperçoit un point lumineux qui cavale, on le jure ce n’est ni un avion, ni un étoile, j’espère bien une comète, on ne saura jamais.

 

On parle de sentiments, de certitudes et d’hésitations, mes larmes le font pleurer à son tour, il m’embrasse à m’en faire saigner les lèvres, mais chez toi tout passe par là, il indique mon cœur, et chez moi c’est par ici, il pointe son index sur son front. Je décroche son rire, ses tressaillements et ses larmes comme autant de grands prix, des trophées que je lui flanque devant les yeux, ça, je lui dis et j’insiste en articulant, ça, précisément tu vois, ça provient de là, ma paume sur sa poitrine, côté gauche.

 

(…)

L’amour encore qu’on n’avait pas prévu, ce soir là où nous embarquons le dessert et sa petite cuillère dans la voiture et décidons de grimper au sommet de la plus haute crête. On se gare direction le vide, phares et moteur éteints. Le spectacle, imprévu lui aussi, est fabuleux : les orages au-dessus des lumières de la ville au loin, trop loin pour les entendre, le silence donc et les criquets, les nuages chargés d’eau éclairés tour à tour ; (…) les yeux ouverts vers les éclairs, le regard gardé happé par les flashs successifs dans la nuit noire. On a toujours de la chance avec toi, il me dit, on a toujours de la chance avec toi, je répète et je le pense, comme si la nature, les astres, toujours, vibraient à notre altitude, au diapason de tout ce que l’on peut silencieusement s’aimer, ardemment désirer, comme si l’univers tout entier souhaitait que l’on assiste, toujours l’un avec l’autre, à ses plus beaux atours.

 

Sur la route vers notre capitale, nous suivons de près une tornade bagarreuse ; l’on n’y voit plus grand chose, il sort en héros sous les trombes d’eau et dégage un arbre tombé au milieu de la route. Tempête à l’aller, tempête au retour, ensemble nous passons à travers, en riant, en jouissant, en quémandant encore, encore, encore !

 

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2 commentaires pour “format livre”

  1. Le merveilleux appel le merveilleux. Plus on fait valser la vie, plus elle nous emporte dans des danses folles. Et c’est bien souvent cette certitude-là que je viens chercher entre tes pages.

  2. J’aime cette façon dont la nature nous fait nous sentir encore plus connectés…

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