Le blog de Victoire


14/06/'14

je te parle tout bas

Huit mois. Huit, comme l’infini renversé, cette boucle où l’on en finit pas de se rencontrer, celle-là même où l’on se croise souvent, où l’on s’éloigne parfois, où l’on choisit de revenir toujours ; de se retrouver, enfin, à faire vibrer, à faire s’enflammer, à faire valser, à faire exister notre petite infinité.
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Ce samedi-là de canicule, un jus pommes-framboises puis une grenadine avec deux filles à la même blondeur, au même pseudonyme, au même brasier qui les anime, même si différemment, finalement. La première est amoureuse, prête à partir, sur la ligne de départ. J’ai le sentiment que c’est à cet endroit précis que je la croiserai toujours : sur la ligne de départ. Je retrouve la seconde avec les mains tremblantes et une émotion palpable qui voile le timbre de ma voix. On se parle pendant des heures, sans discontinuer, dans un jardin désert, à la table d’un restaurant africain, en faisant le tour des étangs dans le noir. Une rencontre authentique, je me dis en rentrant, rencontre avec un grand R, authentique avec un grand A. Je respire dans la nuit, je sais qu’elle respire aussi.
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Des traces de mon mascara tachent sa chemise claire, il plante ses yeux dans mes yeux et prononce quelques mots que je garderai, dès mon départ, en bandoulière contre ma peau, en guise de talisman. Je ne pleure plus. Je m’en vais. De trop, de trop peu, une douleur, lancinante, une pointe acérée, en haut à gauche. J’ai mal au cœur, littéralement.
Je suis d’une humeur terriblement indécise, à l’identique du ciel qui oscille tous les quarts d’heure d’une promesse à une autre. En fin de journée, dans ma campagne, l’horizon s’obscurcit en quelques secondes, des traits de peinture furieux et pressés dessinent un ciel apocalyptique. C’est magnifique. Volontairement, je reste sous la pluie un temps.
Je reçois ce courriel provenant d’une adresse professionnelle de la grande entreprise dans laquelle je travaille. En objet, tes constellations, et à l’intérieur, entre autres choses, tu serais étonnée d’apprendre combien de drôles d’oiseaux se sont posés ici au cinquième. J’espère que tu te trouves bien en cet environnement, pas si austère qu’il en a l’air.
Je passe beaucoup de temps seule, à lire, écrire, découvrir, cuisiner, m’offrir des pivoines, marcher, jouer au piano. Je dresse des tables de fête dont je profite en solitaire, j’allume des bougies, je traîne tard dans mes draps. Mon reflet dans la glace, qui me faisait grimacer depuis des mois, me semble tout d’un coup beaucoup plus supportable. J’ai le sentiment de ré-enfiler ma peau, comme un vêtement, je suis presque surprise de la retrouver à ma taille, de rentrer encore dedans. Elle me dit il y a un peu plus de Victoire, quand je te vois. 
Ce que j’avais pris pour un mal de coeur s’est intensifié, l’emplacement s’est précisé, et c’est le poing serré sur ma poitrine côté gauche que j’arrive dare-dare sous le stéthoscope de mon médecin. Une pleurite, c’est le diagnostic, et je souris en entendant ce mot qui sonne comme une image. Après examen de mon sang, je suis rappelée dans la grande salle blanche; je suis donc de ceux qui attrapent une pneumonie alors que l’été est au pas de la porte. J’ai beau me taire, mon organisme, toujours, s’exprime à ma place. On peut deviner, aux organes diminués, là où se situent les manques, les excès hors de mes frontières. Mon corps me rappelle à l’ordre, me rattrape au lasso.
J’écoute Barbara toute la semaine, en boucle. Ce matin-là de convalescence, je reçois ce livre, n’oublie pas les oiseaux. Je le dévore. J’en arrive à la dernière page à la nuit tombée, je reste interdite quelques instants par ce vécu amoureux partagé si librement.  Je laisse les volets levés pour continuer à admirer la pleine lune depuis mes draps. Dans ces instants-là, plus encore qu’à tous les autres, je pense à lui. Je n’omets jamais, pas une seule fois, de lui dire bonne nuit par la fenêtre ouverte.
Je prépare un verre d’eau et pose sur une assiette bleue quelques framboises pour la dame moldave.
Je passe cet entretien pour enseigner la littérature de jeunesse à de jeunes universitaires. Dans le couloir, je me confonds sans mal avec eux; même portable vissé à la main droite, mêmes épaules chétives, même noeuds dans les cheveux. Il y a pourtant dans leurs regards quelque chose que je n’ai plus, et dans le mien ce qu’ils ne possèdent pas encore. Il y a un temps pour tout, il paraît.
Je retrouve celui que j’appelle dans ma tête le veilleur. Le veilleur doit posséder bien davantage que deux yeux : il entend tout, s’enquiert de tout, anticipe les besoins de chacun, prête ses bras, ses mots, mais pas trop, juste quand il le faut. Il veille. Il m’a laissé en surprise une pastèque gigantesque sur le siège passager.
J’ai souvent, en conduisant, des idées ou des pensées que je ne voudrais surtout pas oublier.  Alors je m’enregistre, une main sur le volant, l’autre sur un dictaphone.
Je me suis toujours, jusqu’alors, laissée attrapée par les requêtes d’amitié, la laissant bien volontiers à qui souhaitait alors s’en accommoder. Depuis peu, je réalise que je reconnais de loin, pour des raisons constellées, ceux que je voudrais à mes côtés. C’est à mon tour d’aller les chercher. Je sais que je ne me trompe pas quand, une ou deux minutes après mes requêtes, ils répondent sans détour : oui.
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Un commentaire pour “je te parle tout bas”

  1. Belle Victoire, il est bien dur d’apposer des mots sur tes mots. Seulement te dire merci, de partager ta si jolie écriture dont je ne me lasse jamais.

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