Le blog de Victoire


16/05/'14

mai sans mais

Ici, on dirait un mois de mai sans mais, mais, je termine à l’instant un verre immense de Saint-Emilion grand cru, j’ai la tête qui me tourne et du mascara jusqu’au menton, rien de grave, est-ce qu’on pleurera toujours pour des choses pas graves? – je lui écrivais un vendredi soir, à celle que j’appelle, pour la vie qu’elle mène, mon roman vivant. Mai avait commencé par des mots très forts prononcés quatre fois; en les entendant j’avais tenté sans succès de réprimer un sourire, de rester stoïque, mais j’avais senti la peau de mes joues me tirer, mes lèvres s’élargir et le sourire est arrivé, irrépressible. Mai avait démarré aussi avec deux coeurs brisés à rafistoler avant une réunion de travail, avec des pivoines rose pâle, avec le crépuscule en reflet parfait dans les fenêtres des buildings qui faisait presque songer à une série d’incendies coordonnés.

 

Il est encore tôt quand je pousse la porte d’entrée de mon ancien immeuble; je sursaute en sentant cette odeur de mon ancien chez moi, ce mélange de chlore et de désuet. Celui qui partageait mon palier à l’époque m’attend un paquet de taralli entre les mains, avant de m’emmener sur sa moto jusqu’au bois encore infréquenté si ce n’est de joggeurs courageux. Plus tard, elle me rassure en m’assurant, justement, que je suis toujours la même, la même émerveillée, la même mais en plus apaisée; c’est comme si tu l’avais enfin trouvé, ton merveilleux, elle me dit, et que tu avais juste cessé de t’essouffler à la course à la magie.  Je n’en finis pas, pour autant, de m’extasier en permanence, mais je crois qu’elle a raison : j’ai trouvé le merveilleux personnifié, j’ai sa main dans la mienne, j’entends sa respiration la nuit. Ma mère m’emmène faire le tour de son jardin pour me faire sentir toutes les fleurs fraichement écloses, je ramène dans ma poche trois sortes de feuilles de menthe différentes. La veille du premier jour, on trempe des fraises dans du chocolat noir en sirotant du rosé sur son balcon. Le lendemain matin, tôt, j’y suis : face à cette entreprise immense, prête à entrer dans ce quotidien que je ne soupçonnais pas. Il y a des tonnes d’étages, des tonnes de visages, des tonnes de textes à écrire et un rythme tout neuf à apprivoiser. En rentrant je prépare le premier gâteau de ma vie, j’ai encore de la farine dans les cheveux lorsque je le retrouve; on termine la soirée dans un parc en début de nuit, on fume, là, en regardant les chauves-souris. Dans la voiture, au retour, en écoutant Chostakovitch à plein volume, j’ai le sentiment, comme très souvent je m’en rends compte, de revenir d’un premier rendez-vous. Je refais le monde avec un vieil ami en plein milieu du supermarché, je le regarde essayer des dizaines de chemises, on emmène une bouteille de lait dans la salle de cinéma, je conduis en espérant que ma voiture – qui pétarade comme une formule 1 – ne me lâchera pas en chemin. La semaine, puis la suivante finalement, file sans demander son reste. Alors c’est ça, la vie d’adulte, les journées comme autant de sable entre les doigts, la montre au poignet qu’on regarde en s’exclamant tout bas : quoi, déjà?

 

On dirait bien un mois de tournant sans tourment, sans mais qui ne tienne; on dirait bien un mois de mai sans mais.
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Un commentaire pour “mai sans mais”

  1. Dis le moi, jolie Victoire, est-ce qu’on pleurera toujours pour des choses pas graves ?

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