Le blog de Victoire


6/05/'14

la concordance des temps

M’empêcher de vous écrire ici, au lieu de concentrer ma créativité, aura préféré l’anesthésier, la mettre entre parenthèse, en stand-by malvenu. Je fais marche arrière, je change d’avis, je choisi d’écrire, oh, partout : à vous, à moi, à lui, dans un livre c’est promis, sur la toile ou des bouts de papier, dans des lettres, sur la peau, au quotidien, au travail, pour avancer, pour faire le point, pour prendre du recul, pour réaliser, pour me souvenir, et puis pour raconter, pour raconter forcément.

Il y aura eu, en près de deux mois, bien des éclats, bien des élans, bien des aléas. Comment vous dire, comment tout vous dire, comment résumer, ramasser, rattraper? Vous ne saurez pas grand chose des larmes échangées joues à joues devant Alabama Monroe; de la pleine lune striée de kérosène; des rues bordées de cerisiers en fleurs; des ces six mois racontés en six minutes sans respirer et enregistrés une bonne douzaine de fois avant de les lui faire écouter, de nuit, dans la baignoire; des livres d’Emmanuelle Pagano dissimulés un peu partout dans mon appartement; des quinze minutes d’étreinte après un moment l’un sans l’autre pour « se recharger »; des rares nuits où, sachant qu’on se lèvera avant l’aube, l’on s’autorise à laisser les volets levés et à observer la lune depuis les draps; de la simultanéité parfaite et des contrats d’emploi pour tous les deux le même jour, alors des vacances déraisonnables programmées d’urgence pour profiter tant qu’il est temps de notre quotidien sans horaire; du soleil comme un miracle le dernier jour à la montagne et de la vue du sommet des cimes; des heures de route qui passent en un instant parce qu’on enchaîne les émissions de France Culture; des valise vidées, puis remplies à nouveau deux jours plus tard.

 

Je m’endors le front appuyé contre son dos pendant qu’il regarde les Pyrénées par le hublot, Lisbonne est pavée de bleu et d’azulejos sur les façades. Du haut de notre rooftop, on regarde la ville aux quatre coins d’horizon, le soir les hirondelles piaillent joyeusement et sont si nombreuses qu’elles noircissent le ciel rosé. On écoute radio Nostalgià ou bien le silence, un très long moment, en marchant sur les écorces dans la forêt dense de Sintra. Au milieu de la montagne, il y a cette bâtisse, et dans cette bâtisse, une salle de bain baignée de lumière, et dans cette salle de bain baignée de lumière, il y a une baignoire minuscule. Dans la baignoire minuscule, il y a nos corps recroquevillés, nos genoux accolés et nos regards émerveillés par la vue de la fenêtre; les vignes par paliers, le rugissement étouffé de la rivière là, tout en bas. On roule de nuit en écoutant Maria Callas, on partage un dernier verre de Porto avec notre hôte, on se serre l’un contre l’autre sous les draps, près du chauffage d’appoint. Le dernier soir, nous dînons sous le toit d’une serre, au milieu d’un jardin magnifique. Allongés sur la banquette déplacée clandestinement sur notre balcon, il dit dans la nuit et je le pense tout bas, je voudrais que ce moment dure éternellement.

 

On maugrée doucement contre la finitude des choses, l’inconstance de tout, tout vraiment tout, si ce n’est l’inconstance, justement. C’est vrai, tout passe, tout file; rien ne peut rester, de source sûre, à l’intérieur de nos poings serrés. Je vous écris à nouveau pour m’imprégner plus longtemps de ce qui est déjà derrière, pour continuer à respirer même à basse altitude, pour m’en faire une peau sur ma peau, un beau refuge, un grand château.

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7 commentaires pour “la concordance des temps”

  1. Je me demandais justement comment toi tu vivais le silence d’ici… Mes doigts n’ont pas tout à fait perdu le reflexe quotidien qu’était de venir ici de bon matin 🙂 ouf ^^ Bon retour chez toi douce Victoire <3

  2. Cette fille me touche.

  3. tes mots sont comme des petits bandelettes sur une blessure;
    merci de ton retour
    merci tout court

  4. Oh, la douce surprise ! Merci, pour tes mots retrouvés ♥

  5. Comme je suis en joie de te retrouver ici. Merci, merci! ♥

  6. Je me suis laissé attraper par tes mots. C’était bien.

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