Le blog de Victoire


2/03/'14

Je t’écris pour me dire que

Je t’écris pour me dire que, exactement, pour injecter de la consistance à l’intérieur des concepts vaporeux, pour, en les formulant, réaliser ce qui est, ce qui n’est plus, ce qui devrait, mot pour mot.

Dimanche matin dans ma campagne, je suis installée confortablement sur le fauteuil beige, ensevelie sous une couverture épaisse destinée à me protéger de l’assaut des loups aux pattes boueuses. J’écoute, captivée, ma mère me lire l’histoire qu’elle rédige en ce moment avec sa soeur, une histoire vraie, une histoire de famille; la mienne. Je suis transportée dans une époque révolue, celle où l’on portait des chapeaux, où l’on s’écrivait de nombreux courriers en termes alambiqués, où l’insouciance restait intacte plus longtemps pour être brisée ensuite d’un geste bref, d’un seul tenant. Je quitte la maison et je capture de justesse un arc-en-ciel gigantesque, je rejoins mes cousines au coin du feu. J’ai encore dans la tête les récits des générations passées quand j’observe, en direct, la génération d’après; les enfants qui tiennent tout juste sur leurs jambes, les autres qui passent de bras en bras. Lorsqu’on se retrouve après ou deux ou trois jours l’un sans l’autre, toujours, ce sont nos corps qui réagissent les premiers; on se colle l’un à l’autre et s’échappe de nos gorges respectives un soupir d’aise, de contentement et, de manière plus relative sans doute, de soulagement.  Le soir, à la table d’un restaurant médiocre, on débat sur l’élégance; on s’essaye à la deviner, on se demande si elle est innée, éduquée, si elle se prête aux traits ou bien si les traits se prêtent à elle. On partage souvent les mêmes draps et je réalise que nos nuits ressemblent à une danse, un mélange de polka et de valse peut-être, où l’on s’éloigne, se rapproche, où l’on se tient serrés l’un contre l’autre ou bien où l’on se touche seulement du bout des doigts. Avant de dormir, je lui raconte les débuts de notre histoire de presque cinq mois, sans omettre un seul détail, une seule seconde, et mes récits lui font l’effet d’une berceuse. De temps à autre, je bataille avec le spleen, ce chagrin injustifié, je marche, je marche pour l’oublier, je m’installe seule à mille comptoirs de mille bistrots différents dans la même journée. Je fais visiter Bruxelles à une amie de Montréal avec qui je n’avais eu que trop peu l’occasion de ces moments privilégiés, et c’est en lui racontant les derniers mois passés que je réalise, à nouveau, le poids que peuvent avoir les actes a priori peu signifiants. Un soir où elle doit me rejoindre chez moi, elle se retrouve seule sur l’autoroute; sa voiture en miettes, la tête lourde, et la vie, ah, la vie de justesse. Je l’emmène aux urgences puis, à minuit, au nightshop pour s’offrir un repas et une bouteille de vin, pour se rappeler qu’à la seconde près, qu’à l’instant précis, que, oui, merci. Avant de filer elle me fait une belle coiffure qu’il admire quelques heures plus tard, on a la tête qui tourne sous la verrière, de larges volutes de fumées s’échappent de nos lèvres. On va se promener là où tout a commencé, dans le parc, précisément, où nous avions discuté des heures durant sans discontinuer; on s’assied sur un banc isolé du monde, on commente tour à tour nos aléas et les attitudes des oiseaux qui nous entourent. On lit à deux Pour vivre de Bernard Friot, et comme je parcoure plus vite que lui, il me fait un léger signe de la tête lorsque je peux tourner la page. On dénoue, l’un et l’autre, nos muscles noués, on tente d’appuyer là où il faut, au propre comme au figuré. En partant tôt le matin, et en revenant bredouille de la boulangerie, je découpe une tartine en forme coeur que je lui laisse sur la table; le symbole est facile et trop commun, mais j’étais trop pressée pour m’essayer à confectionner le symbole infini ∞ avec du pain. On déjeune seuls dans le jardin du petit restaurant, les autres sont agglutinés à l’intérieur, ils n’osent pas le printemps avant l’heure. Je retrouve des amis de l’école primaire qui me posent tous la même première question : alors, tu es devenue écrivain? Et, même si je réponds par la négative, je souris à cette évidence qui me collait apparemment déjà à la peau quand j’étais petite fille. J’enchaîne les rendez-vous médicaux pas très marrants, mais cette infirmière a de l’humour et complimente mes souliers, et ce médecin m’appelle jeune et jolie, alors. On a rendez-vous avec elle dans cette agence créative, et si j’ai du mal à me vendre, il y a sur place ce garçon qui croit en moi au point de faire de moi une publicité à toute épreuve. Je l’écoute parler de mon écriture et je sens le rouge me monter aux joues, je le remercie, je crois, dix fois au moins pour son soutien. Je passe à l’épicerie asiatique et cherche de quoi confectionner des rouleaux de printemps, m’essaye à la mousse de framboises homemade aussi, me prépare des jus aux fruits et à la menthe. Je sonne à sa porte pour un dîner et elle m’ouvre en robe blanche, un voile de tulle dans les cheveux, son amoureux costumé à ses côtés, et m’annonce qu’ils vont se marier. J’ai le sentiment de mettre un temps fou à réagir, et pourtant, en regardant un peu plus tard le moment filmé, je ne mets que quelques secondes à arborer un sourire à largeur infinie, à réprimer quelques larmes et à les serrer tous les deux dans mes bras. En septembre je serai une des témoins d’un amour qui ne se discute pas, un de ceux qui inspire l’évidence, simplement. Dans ma boîte aux lettres, je découvre son écriture toute tremblante sur l’enveloppe, et son dernier roman, tout droit venu du Canada. En dédicace il y a, entre autres mots, pour Victoire de Changy, Soie, pour les très intimes. Je le lis vite, très vite, et cette manière que j’ai de dévorer à une telle allure le déconcerte grandement. On dîne dans ce troquet bruxellois qu’on affectionne tant, on y partage la banquette avec un gros chat assoupi, à vingt-deux heures j’apporte un dessert à ma voisine de palier, dans la voiture on écoute tour à tour le concerto numéro 1 de Tchaikovsky puis la symphonie numéro 7 en La Majeur de Beethoven.

Je t’écris pour me dire que la vie va, la vie va, un pied devant l’autre, un pas à la fois.

 

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3 commentaires pour “Je t’écris pour me dire que”

  1. n’arrête jamais d’écrire.

  2. Ah Victoire, si tu savais comme j’ai souri pour la lecture à deux plus rapide et le hochement de tête pour dire que c’est bon, l’autre peut tourner la page.
    J’ai lu quelque part que tu étais à Lyon il y a peu, oh si j’avais su.

  3. très joli texte, merci.

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