Le blog de Victoire


15/02/'14

Oh je voudrais tant que tu te souviennes

Samedi soir sur la terre, c’est un soir de tempête, un soir de rétrospective à chiner parmi mes souvenirs éparpillés dans mes carnets, griffonnés à la va-vite dans mon agenda ou sur mon téléphone. Une nuit, sous les draps, j’essaie de lui expliquer la tendresse que je ressens à son égard, comme si je parvenais à définir enfin ce sentiment que je pensais connaître jusqu’alors. Il y a, la nuit suivante, un quiproquo qui lui fronce les sourcils; j’ouvre grand la fenêtre et je jette l’objet de notre discorde; parce qu’au vent, ce qui pourrait altérer à ce qui nous lie, au vent, oui, littéralement. C’est à mon tour d’avoir des zones d’ombres au travers des regards; il les devine à l’instant même, on part s’offrir un matelas et un sommier neufs, une literie de rêve pour accompagner nos songes. Ma voisine de pallier m’attrape au vol dans le couloir et m’emmène nager dans cet endroit luxueux, je cuisine pour eux ou pour moi seule, j’y prends goût, ah, dans tous les sens du terme. Un jeudi matin, c’est enfin le grand départ vers cette suite de surprises que je prévois depuis près d’un mois. Nous nous levons à l’aube, passons chercher un petit-déjeuner à emporter et prenons la route avec, à notre habitude, sa main coincée entre mes jambes croisées et ma main gauche dans ses cheveux, derrière sa nuque. A Lyon, que l’on adopte déjà même dans la nuit, nous arrivons presque en retard au théâtre dans lequel j’ai réservé deux places pour Kiss & Cry, ce spectacle si merveilleux qu’il n’a pas de mesure et que je m’étais promis de lui faire découvrir. Je guette du coin de l’oeil ses réactions. Lui qui, d’ordinaire, lorsqu’il goûte ou lorsqu’il observe, a toujours besoin d’un temps pour décanter, s’exclame dès le lever de rideau : grandiose, c’était grandiose ! Je confie au garçon derrière le comptoir d’un bistrot et plus tard à l’accueil de l’hôtel quelques mots et trésors pour elle.  La nuit, il imite mes gestes, on se frôle l’un et l’autre en miroir, face au miroir. Le lendemain, Nîmes et une autre salle bondée, un autre public pour la première date de la tournée de ce groupe qui nous fait vibrer. Une nuit dans une cabane et de l’amour semi-éveillés, désinhibés, faut-il le croire, par cet état entre-deux. Marseille sous la pluie le lendemain, une balade le long du port vaille que vaille, la nuit dans la bastide de l’étoile, le décor désuet aux draps fleuris et aux parfums de belle époque. On agence notre itinéraire à la météo, on a de la neige jusqu’au dessus des chevilles, on s’émerveille face au paysage et à la couleur des torrents. Plusieurs villes auront également accueillis nos haltes brèves; Chaumont, Nyons, Cluny, Dijon, avec, à emporter, des calissons ou des gâteaux aux amandes. A chaque chambre d’hôte, une table à partager avec des inconnus, des conversations où l’on s’implique pour de vrai, des rencontres d’une demie-heure. Je pleure sur un coin de table, je pleure et je ris à la fois; ces passages à vide, face au reste, ne font tellement pas le poids. Notre périple c’était, finalement, aussi varié en paysage qu’en humeurs ou bien qu’en couleurs; la mer – les montages – la ville – la campagne – le rire – les larmes – la peau gelée – les joues rosies – le froid transi – le feu au ventre. Si j’aime voyager par dessus-tout, une partie infime de moi est toujours rassurée, d’ordinaire, contentée à l’idée de rentrer. A ses côtés c’est tout autre chose : il m’habite tant qu’il est, je crois, mon chez-moi itinérant, mon gîte à emporter, mon foyer nomade.

C’est, malgré tout, le retour à ma capitale. Pour un article, j’interroge la psychologue d’une fondation pour des enfants bien chiffonnés; j’ai envie de camper là et d’apporter mon aide, quel qu’elle soit, même si inexpérimentée. Je rédige quelques chroniques dans un guide de Bruxelles pour expatriés, je découvre en rentrant chez moi l’étoile lumineuse suspendue, je refais le monde avec mes amours et ose déguster plusieurs brunches dans la même journée, on se poste devant mon planisphère et on envisage l’exil à l’autre bout, l’autre bout, vraiment, du monde. J’ai un rendez-vous enthousiaste  dans un café Art déco du centre-ville, ce sont de belles promesses de projets dans la littérature de jeunesse qui se dessinent, et ce ne sont pas les seuls.  Je m’offre des plantes qui se nomment succulentes, il me dépose devant la porte lorsqu’il pleut trop fort, on paresse une matinée entière allongés au soleil sur le canapé, on rit aux larmes de nos conversations crues et sans pudeur entre filles, il me ramène plusieurs sortes de thés et porte à merveille la marinière, j’emmène mon père voir un dessin-animé au cinéma, le vent fait tanguer ma voiture rouge stationnée dont je n’ose pas sortir de peur de m’envoler, j’échange quelques nouvelles avec ma bleue, je débarque chez lui, un oreiller sous le bras, lorsqu’il ne trouve pas le sommeil. On part à la chasse aux escarpins et j’ai les chevilles qui tremblent, le soir-même, au grand restaurant, whisky au miel et grande gastronomie, l’appartement sens-dessus-dessous et les dégats que l’on constate, en riant, le lendemain matin.

Un de mes anciens professeurs de l’université m’envoie un extrait de texte qui s’appelle la folie du jour, qui dit
mon enfance a disparu, ma jeunesse est sur les routes. Il n’importe : ce qui a été, j’en suis heureux, ce qui est me plaît, ce qui vient me convient et qu’il est bon de relire un samedi soir sur la terre, un soir de rétrospective, un soir de tempête.

 

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3 commentaires pour “Oh je voudrais tant que tu te souviennes”

  1. Que des choses qui m’ont complétemét chamboulée… Je nai pas osé revoir Kiss&Cry tellement mon souvenir en était magique… Et Fauve on est partis avant que ce soit possible :/ À ce propos, tu envisages l’exil(temporaire?) en Nouvelle-Zélande? La vie y est douce. Des bisous.

  2. Je vais voir à Namur ce soir 🙂 Tu m’as donné envie

  3. voilà le deuxième texte est lu… c’est tellement « cinématographique » (je ne sais si ce mot peut s’employer pour un texte) ou même photographique… il y a tellement d’images qui viennent en tête quand on te lit…

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