Le blog de Victoire


24/01/'14

Exactement comme si ses nerfs étaient les miens

Il n’est pas toujours aisé d’être comme je suis, c’est à dire, c’est à dire pas tout à fait sur terre, pas tout à fait au ciel, une terre-à-ciel aux contours toujours indéfinis, ou à tout le moins imprécis. Cette nébulosité qui m’accompagne colle à mes semelles dans bien des domaines : ce que je deviendrai, c’est flou, et comment j’orchestrerai la suite, encore flou, et ce que je peux bien apporter à autrui, à lui, ah, toujours flou. Je me demande souvent ce que je peux bien lui apprendre, moi, en échange de ses conseils, de ses connaissances à largeur d’océan; tu l’inities peut-être aux émotions osées, à la vie dévorée, me disait-elle l’autre jour, et j’ai trouvé ça, devinez quoi? F(l)ou. Je suis une sans-frontière-fixe, un navire sans ancre à l’idéalisme pourtant bien ancré, au vouloir, sous la peau, résolument encré.

Le samedi, on se laisse aller à trainer dans les draps jusqu’à très très tard, toutes fenêtres ouvertes, serrés l’un contre l’autre contre le vent d’hiver; petit-déjeuner à l’heure du déjeuner, déjeuner à l’heure du goûter. A la tombée du soir, je dessine avec mes doigts des sillons de frissons sur sa peau, et je peux retracer le chemin, les yeux ouverts ou fermés, caresser encore et encore là où j’avais déjà caressé. Je retrouve deux amis d’adolescence dans un café, ceux avec qui nous enchaînions les concerts à voir dans toutes les villes, quand on s’embrassait sur la bouche et qu’on dansait jusqu’aux petites heures. Un autre jour pour un autre retour aux années passées, je revois ce garçon que j’avais rencontré en première année à l’université, abordé à l’époque parce qu’il s’était trompé de destinataire en m’envoyant un message, à moi parfaite inconnue; il ne s’en souvient pas mais il se rappelle de mon parfum, le même, c’est vrai, depuis huit ans déjà.

Il me fait découvrir le sommeil profond et immédiat, à moi l’insomniaque depuis l’enfance. Avec lui je m’autorise à dormir pour de vrai, ce que je ne fais pas seule, et avec moi il s’autorise parfois à ne rien faire, ce qu’il ne fait pas seul. Je lui dis tout, absolument tout, sans tabou, on parle en anglais et on rit aux larmes, je grimpe sur ses genoux et la chaise s’effondre sous nos deux poids mêlés. Je reçois des cadeaux d’anniversaire après l’heure, j’accroche au mur de ma chambre l’oiseau sérigraphié, on enclenche de beaux projets avec celles-ci et on s’attache à en parfaire d’autres avec celles-là. Je continue, et c’est heureux, à m’émerveiller de la bienveillance de certains; on s’échange de la bienveillance, de la vraie, à la volée. A l’atelier d’écriture donné par elle, j’écris tu n’as pas pris le temps de dire ce qui te tue peu à peu, ce qui te mue pas à pas, ce qui te tient peau à peau, et je me surprends à aimer jouer à cela, jouer à rédiger sous la contrainte. Au très petit matin, je l’entends qui griffonne un mot avant de s’en aller, je la retrouve autour d’un lunch tibétain, j’interviewe ce photographe à l’humilité bouleversante, on va voir cette pièce de théâtre qui nous laisse perplexes. On travaille côte à côte, on déjeune dehors et on se ramène une tarte à la frangipane et aux abricots du marché, j’hérite d’une théière de tulipes, je retrouve ma voisine de pallier qui a cette faculté, alors que d’ordinaire c’est moi qui l’emporte en la matière, à me faire parler. Mon ami écrivain me confie, depuis l’autre côté de l’Atlantique, qu’il pleure son livre confié à l’éditeur. Un autre rendez-vous avec mes talentueuses amies illustratrice et designer textile, autour de mon cou un collier confectionné de ses mains, et avec elles et puis encore d’autres des discussions sur notre avenir, notre avenir, ah la grande question de l’avenir.

A chaque fois que je le retrouve, je sursaute en constatant à quel point nos corps s’ajustent l’un à l’autre à la perfection; je ne me sens jamais aussi complète que ma peau contre sa peau, mes jambes autour de sa taille, mon visage dans son cou. Je vis cette semaine d’avant ce moment important pour lui comme si le moment était important pour moi; exactement comme si ses nerfs étaient les miens, oui, exactement. Je lis lentement, le plus lentement possible Nouons-nous d’Emmanuelle Pagano, je frissonne à tous ces paragraphes dénudés, dénués de lien entre eux. Je prends un café avec ce parfait inconnu dont le parcours m’intéresse, et je m’insurge en douceur lorsqu’il me confie ne pas aimer les mots, parce qu’ils ne disent jamais ce qu’on veut, parce qu’on se retrouve toujours face à des situations bouche bée, en se disant, justement, qu’il n’y a pas de mot. Je ne suis pas d’accord, tellement pas d’accord, et je réalise en le lui affirmant que c’est justement la recherche du mot juste, du mot qu’il faut, qui est fascinante, et que c’est cette quête, précisément, qui constitue ma structure, mon objectif de vie défini, mes contours précis de fille terre-à-ciel.

 

 

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6 commentaires pour “Exactement comme si ses nerfs étaient les miens”

  1. *

  2. Pardon pour la fausse manip.

    Merci pour cette jolie découverte de lecture. J’aime beaucoup ta façon d’écrire, et au delà, ta façon de percevoir la vie, les choses qui t’entourent. Etant en quête de lecture, après que tu ais cité Emmanuelle Pagano, je me suis dit que si j’aimais tant certains de tes écrits, je pourrais probablement aimer certaines de tes lectures.
    L’absence d’oiseaux d’eau d’Emmanuelle Pagano est un petit trésor que je suis entrain de dévorer.
    Si tu as d’autres suggestions…
    En attendant continue de partager ta vie-poésie, c’est un plaisir.

  3. toujours une odyssée de te lire…

  4. Ravissements partagés (entre vous, avec nous)

  5. Toujours un bonheur de te lire ^^ Même depuis le bout du monde avec le jetlag qui met la tête dans les nuages! Et j’aime voir que je ne suis pas la seule dans ce f(l)ou :)Des bisous

  6. Je me suis promenée dans tes pages, ici et là-bas – c’est beau.

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