Le blog de Victoire


10/01/'14

nids et coquilles

 

Une éternité, semblerait-il, que je n’ai pas pris le temps de raconter. Si je m’impose d’ordinaire une cadence si régulière, c’est que j’ai une peur terrible d’oublier, d’oublier l’intensité qu’il y avait pu avoir dans ces instants là, de ne plus pouvoir retranscrire ce qui vibrait pour de vrai. Il faudrait écrire et décrire vite, très vite, l’équilibre; parce qu’il est tout à la fois précieux et précaire, parce que le fil est ténu est fragile, et qu’il faut se l’attacher serré autour du poignet, oui, avant que le fil ne file.

A la fin de l’année dernière, il y aura eu quelques mots laissés sur la table du petit-déjeuner, d’autres mots, ceux de mes seize ans, lus tout haut entre mes draps, quelques microbes récalcitrants, des ciels flamboyants, comme des promesses, des visites qu’on n’attendait plus et des rencontres inattendues, des nuits très courtes, un thé en solitaire à huit heures du matin dans un bar et quelques instants de survie robotique, la tempête dehors et l’amour dedans – quand, d’un même tenant, le vent souffle et je perds mon souffle – le dernier jour de travail et le beau pour la fin, la rose sur le siège arrière de ma voiture, tellement belle qu’il a fallu la faire sécher tout de suite pour ne jamais la perdre. Il y a eu Noël fêté une, deux et trois fois, ma québécoise à l’aéroport comme une évidence, son granola homemade et ce thé que je buvais au quotidien au Canada, des dîners de luxe et des caresses éparpillées dans l’ascenseur, le couloir, la salle de bain, sous la verrière, un petit-déjeuner au lit, le printemps en hiver, des promenades dans le parc et des papillons multicolores dans un cabinet de curiosité, des surprises dans ma boîte aux lettres, des secrets confiés pour la toute première fois, plusieurs brunchs avec les passagers de la rue Alma, Montréal, comme si c’était normal, et le réveillon du nouvel an avec eux tous; les douze raisins sur les douze coups de minuit pour la tradition espagnole, les mailles à étoiles sur mes épaules pour lesquelles ils se sont tous cotisés.

On passe la première soirée de l’an neuf à discuter comme si l’on se rencontrait pour la toute première fois, je retrouve celui qui m’avait accompagné, sept heures durant, dans l’avion vers le Québec, je souffle avant l’heure quelques bougies sur un gâteau au chocolat et on ouvre une bouteille de crémant d’Alsace pour ma fête. Au très petit matin de mes vingt-six ans, on passe chercher du café et des croissants à emporter et on embarque dans ma voiture rouge vers une destination qui m’est inconnue. Au bout de la route, le Luxembourg, une journée entière à deux, enveloppés dans un cocon à base de massages, d’un bain immense, d’eau thermale, de peaux douces, d’un déjeuner cocasse en peignoir et en talons, et puis le vin de luxe, la nuit dans un château, et la réflexion que l’on se fait tous les deux qu’on est bien, parfaitement bien, enfin. Trois mois jour pour jour, entre son jour et le mien, trois-trois-trois, et je ne mesure pas ma chance de l’avoir au creux de mon existence. Le lendemain, les vallons et les promenades, la première galette des rois et certainement pas la dernière, la voix minuscule de mon filleul qui me souhaite le bel anniversaire, mes copines réunies et la nouvelle édition de notre magazine, cette présence et cette parfaite indifférence qui, malgré les années, me font trembler les doigts. Un soir, je rentre chez lui comme si c’était mon nid, et je réalise à quel point il a fait évoluer dans mon esprit la notion de foyer, qu’il n’y a, finalement, de véritable chez moi que là où il se trouve, lui. On déjeune les fenêtres grandes ouvertes comme si janvier n’avait pas de prise, et on va visiter Gand, ses canaux, ses cafés qui font également laverie et coiffeur. Le soir, je fais découvrir à mes amis d’outre-Atlantique l’endroit qui a bercé mes soirées d’adolescente, je retrouve le vin aux fruits qui me semble, aujourd’hui, mille fois trop sucré, et mon prénom gravé sur le mur il y a six ou huit ans de cela. On dîne, un autre soir, dans la maison que ma cousine partage avec ses colocataires; un abri bricolé presque de bout en bout; on y dévore une lasagne serré l’un contre l’autre, à côté du poêle. On se gare rue de la querelle et on fait un tour au marché aux puces, je passe voir mon grand-frère qui a un sourire que je ne lui connaissais pas. Le tout dernier soir, hier soir, on se serre et on se dit à bientôt, il y a ses larmes à elle dont je m’étais tant habituée à la présence au quotidien, et ce matin, à l’aéroport, des à bientôt que l’on sait vrais.

Je vogue, en ce moment, dans un étrange paradoxe; celui où la moitié de ma personne ose ressentir fort et authentique, laisser éclater ma joie ou bien rouler sur mes joues des larmes lourdes comme des pierres devant elles, devant lui, ou seule dans ma voiture en écoutant Shubert, et celui ou l’autre moitié de moi se confectionne une coquille, fragile mais présente, dans laquelle je me barricade au cas où, au cas où l’on me reprendrait ce que l’on m’a accordé volontiers bon gré mal gré.

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2 commentaires pour “nids et coquilles”

  1. Tu sais écrire le temps qui file. On dirait, tu sais, une bobine de film qui se déroulerait très vite, et les images passeraient (sitôt apparues sitôt en-allées) et ça donnerait le vertige, un peu comme ça fait dans la vie.

  2. Les choses ont besoin de se construire pour que les petites coquilles se fendillent…

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