Le blog de Victoire


10/12/'13

des ahuris, des ébahis, qui guettent les planètes, les comètes et les épiphanies

Je multiplie les calendriers de l’Avent, je calcule les jours qu’il me reste jusqu’à. Je m’étais pourtant promis de ne plus reporter le ravissement à plus tard, d’évincer le bonheur à rebours, mais les décomptes rendent définitivement, en ce moment, les matins plus aériens. Il y a mon calendrier des thés, des saveurs différentes pour chaque jour de décembre, dont je lis l’étiquette attentivement avant de les goûter au petit déjeuner. Au restaurant, ce jeudi-là, le serveur nous offre du limoncelo et des madeleines, il est marqué thank you à la place du prix à payer sur le ticket, et on se confie dans la nuit qu’il est tout à la fois étrange et grand et effrayant de prendre en compte quelqu’un d’autre que soi-même dans ses choix de vie. Dans l’avion vers la Suède, une demoiselle en face de nous sanglote doucement, prise de panique face à l’altitude, alors les hôtesses et les stewards se relaient à ses côtés, posent leurs mains sur ses épaules, évoquent tout bas et avec une infinie précaution de notre destination, des fêtes, de tout sauf du vide sous ses pieds. Nous atterrissons au bord de l’eau, les yeux plissés par la lumière vive d’un soleil scandinave qui, en fin de matinée, décline déjà. Nous posons nos valises sur le navire qui nous sert d’auberge. Le soir venu, allongée dans mon lit minuscule, j’ai le sommeil qui tangue. J’ai pour la première fois la sensation tangible des kilomètres qui me sépare de lui; je sens, véritablement, qu’il y a entre nous un, deux ou trois pays, la mer Baltique, la mer du Nord. Le sentiment n’en est pas pour autant insupportable, mais la conscience qu’il y a au moins « tout » ça entre sa peau et ma peau est bien là. Stockholm est belle à l’hiver, l’air est glacial et vivifiant, il y a des étoiles allumées à toutes les fenêtres de toutes les maisons, des lueurs orangées, du vin chaud et des roulés à la cannelle et à la cardamome, les clichés Paolo Roversi au musée de la photographie. La nuit arrive prématurément, en milieu d’après-midi, et le froid semble figer toute vie : pas le son d’un klaxon, ni le chant d’un oiseau. Il faudrait voir la ville en été, chiper une bicyclette et aller découvrir les campagnes à perte de vue, visiter les maisons rouges nichées entre les sapins. J’aime passer ces trois jours privilégiés juste avec elle, on a le temps de se parler de tout, de se raconter entièrement. On parle des vies planifiées et de ces personnes qu’on n’avait pas prévues, des ambitions face aux rêves et du reste. Une fin de journée, je pleure comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps : le visage enfoui dans mon écharpe gigantesque, à gros sanglots irrépressibles. A me voir de la sorte, elle a, elle aussi, les larmes qui lui montent aux yeux, elle m’étreint de toutes ses forces et dans un souffle, me dit je t’aime de plus en plus, Victoire. A mon retour, il m’attend chez moi avec le petit-déjeuner, on se promène dans le parc puis dans la forêt, je ramasse quatre feuilles : orange, jaune, verte et rouge. Le soir, on regarde ce vieux film des années nonante. J’ai la tête appuyée contre sa poitrine et, bercée par les battements réguliers de son coeur, je ne tarde pas à sombrer. Il sait la difficulté que j’éprouve régulièrement à m’endormir, alors il me propose par la suite de me prêter encore son coeur et je me promets de le prendre au mot. Entre deux phases de sommeil, je frôle de très très près le ciel. Le lendemain, je suis émue de partager la table de ses personnes qui lui sont chères, et je les adopte au premier regard, eux et leurs sourires imprimés entre leurs deux joues, eux à l’expression joyeuse si contagieuse que j’en ai mal aux zygomatiques, à force de mimétisme heureux. On boit du thé de Noël chez elle, près de son petit garçon qui n’est définitivement plus un bébé, ou chez elle que je consulte encore de temps à autre pour comprendre. Elles, tour à tour, m’apportent des gourmandises pour la Saint-Nicolas. Je la retrouve elle, après quelques longs mois, son énergie et son rire ricochent contre les murs de mon appartement. Je vide mes armoires et je suis tout à la fois amusée et émerveillée de les entendre se complimenter l’une et l’autre en essayant mes vêtements. Je m’endors seule et apprends le lendemain qu’il veillait de loin, je travaille toute la journée avec elle dont l’amoureux vient nous apporter le goûter, je bois un verre de vin rouge au milieu de sa librairie avec lui comme avant l’été, je vais le chercher parce que sa fièvre l’empêche d’avancer, on dévore un brunch tous les deux et on évoque les possibilités d’exil. Dans nos discussions, ces derniers jours, revient souvent la question des ressentis; ce qu’il faudrait ou ne faudrait pas ressentir, les moments forts et ceux un petit peu moins, alors qu’un petit peu moins c’est déjà très bien. On voudrait bien l’exaltation continue, le souffle coupé en permanence. Il faudrait qu’on puisse envisager l’existence comme une somme, finalement : une somme de petites fins du monde, une somme de minuscules victoires, une somme de battements infimes ponctués ça et là de coups d’éclats, de renversements et d’ivresse à grands fracas.

 

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Un commentaire pour “des ahuris, des ébahis, qui guettent les planètes, les comètes et les épiphanies”

  1. Il en est de drôle de coïncidences ! Que tu aies atterrie ici, dans ce pays d’hiver qui est le mien pour cette année. J’espère que tu as aimé les douces mœurs de cette nation à la culture si différente et si proche à la foi. Moi l’adulescente encore fragile, j’en suis tombée amoureuse.

    Joyeux Noël Victoire !

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